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Pour Borowczyk le corps est un temple païen ; il en explore librement les recoins, dans un soucis perpétuel de sublimation. Près de 30 ans après, la beauté provocatrice et surréaliste de ses films trouble et étonne encore.

Jadis, « cinéma érotique » signifiait encore quelque chose ; le porno n’avait pas déversé sa laideur vidéo sur les chaînes câblées ; C.Breillat n’avait pas transformé le sexe en cimetière de la chair ;  les cinéphiles pervers que nous étions déjà à 15 ans tentaient d’en paraître plus de 18, sauf lorsque la caissière nous demandait notre pièce d’identité... Au défunt Châtelet Victoria on pouvait enchaîner Intérieur d’un couvent sur Les Chiens de paille. Belle époque.

A l’heure où l’on croyait Borowczyk définitivement oublié, Arte Vidéo sort trois de ses œuvres majeures dans de belles éditions. Dommage que l’image, un peu granuleuse et manquant de contraste ne soit pas aussi satinée que le corps des actrices.

Borowczyk fait donc partie de ces esthètes pour lesquels l’érotisme était encore un art de la fesse joyeuse, de la sensualité truculente, anti-bourgeois, iconoclaste, contre-culturel et nourri d’érudition. Si son univers pictural puise sa richesse tout autant dans la peinture de la Renaissance que dans Delvaux, son inspiration reste profondément littéraire ; il adapte Stendhal, Ovide, Mandiargues, ou Stevenson. Ainsi, baignant dans un climat de libertinage digne des estampes coquines du XVIIIe , Contes immoraux et sa structure en sketches constitue l’équivalent des recueils de contes galants. Les mythes et les légendes noires de l’Histoire comme E. Bathory ou les Borgia, nourrissent également son imagination baroque et sadienne. Le curieux parcours de celui qui fut d’abord peintre puis cinéaste d’animation est indissociable de son contexte historico-culturel : tout comme son ami Mandiargues, son équivalent littéraire, il se situe entre la fin du surréalisme et l’émergence du nouveau roman d’où cette jonction de l’onirisme et de l’inconscient, et de la recherche de nouvelles expressions formelles. Borowczyk est un cinéaste du fantasme et du rêve plus que de la représentation, dont le style à la fois recherché et provocateur plonge l’érotisme vers les rives du fantastique. . La symbolique des couleurs, des objets et des choses (l’escargot sur l’escarpin dans La Bête), aux multiples correspondances sensorielles génère des émotions poétiques.

C’est dans cette variation zoophile du mythe du lycanthrope qu’est La Bête que cet auteur licencieux atteint l’apogée de son art, faisant fi de la bienséance thématique et visuelle, en concevant à la fois un conte pervers stimulant et une parabole marxiste parfois désopilante où l’aristocratie décadente prend la forme d’un animal lubrique. Quelque part entre la trivialité populaire et la préciosité d’un Rohmer, Borowczyk filme le corps féminin comme jamais, flirtant parfois avec la pornographie sans jamais être vulgaire. La grande force visuelle du cinéaste tient à son utilisation étonnante des gros plans et à leur (dé)cadrage, la caméra semblant parfois s’échapper de la scène d’amour, parvenant ainsi à en capter l’essentiel. Un dos, des jambes entremêlées, ou un doigt posé sur une bouche servent à merveille toute une approche de la gestuelle sensualiste qui métamorphose l’amour en rituel. L’image s’empare de la chair en fragments poétiques comme dans les « détails » des livres de peinture. Toujours servi par une photo magnifique, elle parvient à restituer l’essence même de la peau dans toute sa blancheur, sa jeunesse et sa pureté.

L'érotisme de Borowczyk laisse dans la bouche le goût du fruit défendu et du paradis perdu.