alinterieur

Loin de la pochade gore annoncée, le film d'Alexandre Bustillo et Julien Maury distille une tension croissante dans laquelle le déluge sanglant côtoie une épouvantable beauté. Un voyage éprouvant qui laisse le spectateur sonné et qui, malgré ses nombreuses imperfections, redonne foi en le cinéma de genre français .

En écoutant les propos de Julien Maury et Alexandre Bustillo, il était permis d'être circonspect quant à leur démarche et à leur ambition créatrice. A les entendre ressasser durant le tournage leur amour pour le gore qui gicle, qui découpe et se targuer à l’avance d’une future interdiction aux moins de 18 ans pour excès de violence, il était difficile d'en attendre plus qu'un bon spectacle grand-guignol propre à satisfaire les instincts basiques de l'amateur et révulser les autres. A l'instar d'un Alexandre Aja mettant parfaitement en scène sa violence mais de manière un peu puérile dans son absence totale de point de vue, il semblait couru d’avance qu'A l'interieur participerait du même état esprit : du gore, de l’épate et du fun pour un divertissement bien fichu mais sans réelle substance. On les croyait volontiers capables de tacher l'écran comme des gamins, grands jets d'hémoglobine à l'appui, de mettre un nouveau coup de pied dans la fourmilière du bon goût  en commettant un beau spécimen de contre culture, tout en soupçonnait le vide derrière cette entreprise.

L'étonnement est donc d'autant plus grand. Car s'il tient ses promesses dans la surenchère, repoussant effectivement les limites du montrable, A l'intérieur n'en demeure pas moins soigné dans son atmosphère suffocante, faisant preuve d'un sens esthétique indéniable, entre rougeoiement et ténèbres. Première surprise : le ton du film est d'emblée extrêmement sérieux, noir, voire nihiliste, mettant en scène une héroïne meurtrie fissurée, à laquelle semble répondre une évocation chaotique du monde.
A l'intérieur se déroule quasiment en une nuit et au sein d'un seul décor. Cette unité de lieu et de temps, implique un intéressant travail sur l'espace confiné, quelques pièces que le spectateur apprivoise rapidement, telle une boîte de laquelle Sarah tente de s'échapper, mais dont les points de fuite sont limités (chambre, salle de bain, couloir...), ce qui engendre une sensation de claustrophobie croissante. La photo particulièrement travaillée, tout en clair obscur, plonge dans les ombres et les particules de lumières pour mieux traduire le flou de la perception de l'héroïne  ; elle incite à s'immerger dans l'image pour la "lire", décrypter l'opacité au même moment qu'elle et rappelle le travail effectué par Benoit Debie sur les scènes nocturnes d'intérieur de Card Player d'Argento. Fortement inspirée par le Klaus Schulze de Next of Kin ou Schizophrenia, les lancinantes nappes synthétiques de François Eude hantent A l'intérieur, lui inoculent une profonde mélancolie, et mettent en évidence cet entre-deux de cauchemar éveillé.

A l'intérieur est loin d'être un film parfait. Son scénario tient en trois lignes ; ses invraisemblances, ses mises en situation maladroites, ses personnages stéréotypés et la légèreté de ses dialogues ont parfois tendance à ramener aux ratages récents du genre en France. Trop soucieux de choquer, d'ébranler et de faire voler en éclat les barrières morales en matière d'horreur, Julien Maury et Alexandre Bustillo, en oubliant de doser le cocktail, sacrifient leur progression dramatique. Ils s'amusent avec le sang, mais ne le canalisent pas assez, aboutissant souvent à un effet de trop plein, de grand guignol, salvateur dans son obscénité, mais lassant dans sa redondance. A force d'alterner un gore potache calqué sur le slasher, avec une violence viscérale beaucoup plus sombre, A l'intérieur hésite dans le ton, peine à trouver son unité, néglige sa narration et en faisant de l'ombre à son climat tourmenté, gâche un peu son potentiel. Son écriture approximative multiplie les entrées en scène de personnages secondaires n'existant artificiellement que pour leur future mise à mort. L'impact de l'horreur et de la peur s'amenuise et la surprise se limite à chaque nouvel effet révulsif, toujours efficace, mais qui a pour conséquence de désamorcer la tension. Il faut cependant reconnaître que cette brutalité sauvage enchaînée jusqu'à l'hystérie - mais avec un certain sens du grotesque - crée une perte de repères indéniable, une sensation d'étouffement grandissante. Savoir se freiner dans leurs ardeurs n'en aurait que mieux mis en valeur la singularité de leur univers et en particulier une fascinante vision doloriste de la barbarie qui renvoie à une représentation latine de l'agonie.
Car cette autre violence graphique, beaucoup plus dérangeante, parfois même insupportable, est liée à la souffrance de son héroïne, tirant sa beauté de l'horreur, celle des tableaux d'écorchés, des passions médiévales, des anatomies de Fragonard, voire même des natures mortes. Certains grands films fantastiques ont mis en scène des femmes (Rosemary's baby, Le Cercle infernal, Candyman) sur lesquelles le destin se refermait comme un piège, mais ici, c'est un calvaire qu'endosse avec une hardiesse effarante Allysson Paradis ; il s'agit d'un véritable martyr sans frein, sans fin, sans tabou. Il est rare de voir une héroïne à ce point maltraitée physiquement depuis le départ, tout autant coupée, défigurée, déchirée, mutilée qu'elle est désemparée. Cet affrontement avec le diable personnifié possède un potentiel dramatique tétanisant qui nous place dans la position inconfortable de témoin impuissant à son supplice. Le gore extrême de A l'intérieur devient curieusement poignant et désespéré, entre l'insoutenable et le tragique, un peu comme le Greenaway de Baby of Macon, entre l'excès baroque et la compassion. Le jusqu'au-boutisme du film fait donc à la fois sa limite et sa force : tout l'intérêt d'A l'intérieur tient à cette liberté constante, cette sensation sacrificielle qui s'en dégage, ce choix de foncer tête la première en faisant fi des tabous pour un cinéma métamorphosé en orgie sanglante. Au delà de la dimension cathartique perce un vrai parti pris esthétique d'où émerge une poésie triviale de la chair entamée : l'écorchure, la blessure est belle, horriblement, atrocement, scandaleusement belle.

"On n’a aucune prétention auteurisante, on ne va pas faire un film d’auteur. On n’a aucun message à faire passer, aucune démarche intellectuelle. On veut juste faire un film d’horreur point barre ! *"
affirment les cinéastes.
On peut se demander jusqu'ou peut aller l'inconscient d'un créateur tant la puissance des images semble dépasser leur propos. Car le tableau "déchirante" d'une naissance dans un bain de sang, un embryon malmené, renvoie subrepticement à la furie de notre propre monde et à l'horreur que l'on peut ressentir face au spectacle des exactions universelles. Il n'est probablement pas fortuit alors qu'A l'intérieur, dans l'allusion sincère bien que très maladroite aux événements des banlieues, se rattache à une peur bien réelle. La naissance elle même semble n'exister qu'à travers le néant et la destruction. C'est dans un ultime détournement blasphématoire de la pieta que le nourrisson naît. Sublime oxymore, la Mort berce l'enfant.
Car A l'intérieur sous ses apparences de simple film d'horreur, respire une victoire de la mort sous toutes ses formes, tant dans sa représentation que dans sa thématique. Cette femme sans nom, interprétée par une Béatrice Dalle terrifiante, fait figure d'une allégorie de la faucheuse, qui défonce, met en charpie, lacère, transperce, extermine, broie ceux qui lui barrent le chemin en une mutilation profanatrice du corps.

Malgré ses imperfections, ses promesses et toute la frustration qu'il suscite, A l'intérieur, reste une expérience parfois traumatisante, d'une indéniable richesse, et qui nous laisse dans un état de malaise persistant. Loin d'être de simples faiseurs, Alexandre Bustillo et Julien Maury signent une oeuvre visuellement audacieuse, une ode au sang et la mort.

A l'intérieur - Alexandre Bustillo et Julien Maury- France (2007) - 83' avec Allyson Paradis, Béatrice Dalle, Julien Duvauchelle.

* (source : Avoiralire.com)