metzger

La reviviscence d'une passion interdite de jeunesse, tel est le thème ce petit chef d'oeuvre encore méconnu qu'est Thérèse et Isabelle de Violette Leduc. Lorsque Radley Metzger l'adapte au cinéma en 1968, il métamorphose ce voyage dans l'empire des sens en une ballade au pays des amours enfouies.

Thérèse et Isabelle. Deux prénoms, un titre simple pour raconter une histoire qui ne l'est pas moins, celle de la rencontre de deux collégiennes, de l'amour qui naît entre elles, passionné, charnel et irraisonné. Derrière ce titre, un joyau méconnu écrit par Violette Leduc en 1954. Elle a 47 ans. Il lui aura fallu trente années pour se pencher sur une histoire jamais oubliée, une blessure jamais refermée, trente années pour faire revivre les premiers émois d'une jeune femme de 17 ans. Retour à l'Eden perdu, retour à l'ivresse de l'émerveillement initial. Se heurtant à la censure, son manuscrit ne sera publié qu'en 1966 dans une version tronquée et ce n'est qu'en 2000 qu'il paraîtra dans sa version originelle. Violette Leduc y fait donc le récit d'un amour fulgurant avec une camarade de classe et y métamorphose l'auto-fiction en voyage sensoriel, retrouvant par la préciosité et le lyrisme, le ressenti charnel. Car le défi du livre est de traduire avec fidélité le plaisir féminin. J'essaie de rendre le plus exactement possible, le plus minutieusement possible les sensations de l'amour physique. Il y a là sans doute quelque chose que toute femme peut comprendre. Je ne cherche pas le scandale mais seulement à décrire avec précision ce qu'une femme éprouve alors. Dans Violette et Isabelle, les sèmes de la sensation interfèrent avec la description objective et priment sur l'analyse de la raison, les "correspondances" venant restituer le choc auditif, tactile, olfactif de l'instant et de l'éphémère.

Elle parlait : elle m'apportait la fleur des ténèbres dans lesquelles elle s'était reposée. Je respirais l'odeur de soufre de la présence.
- Tu veux ?
- Oui, dit Isabelle.
Nous avons effleuré et survolé nos épaules avec les doigts fauves de l'automne. Nous avons lancé à grands traits la lumière dans les nids, nous avons éventé les caresses, nous avons créé des motifs avec la brise marine, nous avons enveloppé de zéphyrs nos jambes, nous avons eu des rumeurs de taffetas au creux des mains.

L'amour y est un oubli de soi, tout à la fois oubli du monde et fusion panthéïste, un bouillonnement cosmique élémentaire. C'est une aventure des premiers instants, à l'heure où rien n'a été vécu et tout reste à découvrir, temps de l'amplification par la nouveauté, donc temps de l'illusion. Mais cette heure qui ignore le péché implique l'émergence et la conscience de ce dernier et partant, la perte de l'innocence. Elles découvrent leur propre corps à mesure qu'elles explorent celui de l'autre et s'évadent dans l'inconnu et l'extase. L'amante devient arbre, le contact du corps d'Isabelle fait ressentir l'eau, la mer et plus encore, le ciel : Leduc a constamment recours au réseau thématique et lexical de l'envol (plumes d'oiseaux, nuages, paradis etc.). Elle présente une forme de mysticisme du sexe par cette symbiose, cette osmose avec l'univers. Le choix des termes se fait par associations d'idées, comme de petites hallucinations de la griserie amoureuse, entremêlant tous les sens, accomplissant la gageure d'être tout à la fois poétique et explicite. Et parfois pourtant l'expression se contamine de fulgurences morbides, peuplées d'images de pourriture, de corruption baudelairienne, comme autant de peurs dissimulées, de culpabilités enfouies, de sursaut face à la nouveauté, de consience soudaine du tabou brisé et d'angoisses de la mort. Emerge alors une image contradictoire du corps source de contemplation affamée mais que transpercent des éclairs de dégoût. Le grand mystère du plaisir féminin occupe actuellement une place de choix dans l'Art au point de devenir la question centrale de certains créateurs : dernier en date, Jean Claude Brisseau en a fait le thème de ces deux derniers films, Choses Secrètes et Les Anges exterminateurs, deux oeuvres qui tout comme Violette Leduc, conduisent le sexe vers  le passage à travers le miroir. En se penchant sur l'oeuvre de Leduc une conclusion s'impose : l'homme peut continuer à s'interroger, seule la femme est capable de restituer l'alchimie universelle de cet instant. Mais peu d'auteurs peuvent se vanter d'avoir atteint une telle poésie de l'érotisme, de bercer le lecteur entre la sensualité et l'onirisme. Leduc couche l'indicible sur le papier, matéralise l'immatériel, capte l'élévation spirituelle du charnel ; elle transmet une émotion sacrée en communiquant la sensation sans la décrire.

Mes doigts voyaient ses épaules blèmes. Je m'envolais, je pris avec mon bec les flocons de laine accrochés aux épines des haies, je les mis sur les épaules d'Isabelle. Je tapotais ses os avec mes marteaux duveteux, mes baisers dévalaient les uns par-dessus les autres, je me lancais dans un éboulis de tendresse. Mes mains relayèrent mes lèvres fatiguées : je modelai le ciel autour de l'épaule. Isabelle se souleva, elle prit mes poignets, elle retomba et je retombai avec elle au creux de son épaule. Ma joue reposa sur une courbe.
- Mon trésor.
Je le disais à la ligne brisée.

Si l'adaptation au cinéma de Thérèse et Isabelle est si passionnante c'est justement parce qu'elle n'est pas à proprement dit fidèle, mais qu'elle constitue une lecture très personnelle du livre, écho indviduel qu'une telle oeuvre peut susciter, et surtout, la rencontre de deux sensibilités a priori antinomiques. En réduisant Metzger au cinéaste suggestif et provocateur, on oublie son érudition. Metzger partage avec Borowczyk une vision très littéraire de la chair et c'est cette similitude qui en fait deux des cinéastes érotiques les plus importants, tout à la fois esthètes, cérébraux et fiévreux. Metzger est fasciné par notre culture, puisqu'il adaptera plusieurs fois de grandes oeuvres littéraires françaises. Réalisé en 1968 Thérèse et Isabelle se situe d'ailleurs entre une transposition sexy de Mérimée (Carmen Baby) et une superbe adaptation contemporaine de La dame aux Camélias (Camille 2000). Mais c'est sans doute The image adaptation inouië du roman sado-masochiste de Jean de Berg (en réalité Mme Robbe Grillet) qui fera de lui l'un des réalisateurs érotiques phares des années 70. A l'époque ou le lesbianisme devient une source d'inspiration destinée à satisfaire le public masculin, sa trajectoire de cinéaste scandaleux laissait présager une oeuvrette soft enchainant les séquences émoustillantes. Non. Metzger raconte une histoire d'amour aussi fugitive qu'universelle dénuée de tout racolage, et opte au contraire pour une sagesse dans la représentation et un étonnant sens de l'ellipse. Il suprenant de voir un cinéaste provocateur devenir pudique au contact de ces pages ;ce qui prime est le respect du texte et le désir de le mettre en valeur. C'était un exercice très périlleux pour un cinéaste que de s'adapter à une sensibilité intégralement féminine au point d'occulter sa masculinité. Et Metzger s'y attèle brillamment. Moins discret que l'écrivain sur la pression sociale qui pèse sur la vie de ces jeunes filles et sur leur amour, il met en quelque sorte en vue, un non-dit du livre, mais dont l'existence paraît évidente. Metzger a l'habitude d'égratigner la bourgeoisie, et ne s'en prive pas dans Thérèse et Isabelle : chargeant avec violence le personnage de la mère et du beau père de Thérèse -  ce qui semble d'ailleurs bien coïncider avec les éléments biographiques de Violette Leduc - il en fait une source de rebellion de l'héroïne. Presque intimidé par la force d'évocation de Leduc, dans les scènes d'amour, il préfère opter pour un érotisme curieusement en demi-teinte, mais en accentuer la portée par la reprise en voix off des phrases du livre, comme si l'image n'était présente que pour servir le texte, ou lui offrir une autre échappée lyrique, jamais illustrative, trahissant l'empreinte que laisse en lui les phrases de l'auteur. A la préciosité de Leduc, Metzger répond des parcelles de peau, des morceaux de corps plongés dans la pénombre, des expressions du visages en extase, à l'instant ou le plaisir fait fuir la pensée, paradoxe d'un cerveau désorienté par le bonheur. En ces instants, les héroïnes ne sont que liquide, air, parfum....  Il restitue donc toute la construction de cet amour de pensionnat, de la rencontre pleine de candeur à la découverte de l'interdit. Ce mélange d'insouciance juvénile et de tentation de révolte adolescente fait émerger la passion. Metzger montre avec subtilité cette progression des rapports : la complicité et l'écoute mutuelle se muant en amour, l'attirance des regards qui se fuient et s'attirent,  (la lutte intérieure est encore plus flagrante dans le livre car la narratrice qui se refuse à être attirée par Isabelle commence par la détester pour s'empécher de l'aimer), attirance des visages, attirance progressive de la peau. Le plaisir charnel une fois découvert se mue en nourriture extatique dont la faim incite à s'y replonger aussitôt après y avoir goûté. Metzger restitue avec fidélité cette accoutumance ambivalente car intégralement liée au plaisir physique, mais très pure, mélange d'innocence et de perversité, fusionant le sacré et le péché. Leur amour spirituel exige le désir. Elles se rencontrent en cachette pour faire l'amour et Metzger capte parfaitement ce délice amplifié par le vertige du secret. Mais dans Thérèse et Isabelle, l'avenir appartient à l'instant, à l'heure, à la minute qui suivra ; leur passion se vit avec une peur du temps qui passe et n'existe pas sans la hantise de sa fin.

J'aimais Isabelle sans gestes, sans élans : je lui offrais ma vie sans un signe. Isabelle se dressa, elle me prit dans ses bras
- Tu viendras tous les soirs ?
- Tous les soirs
- Nous ne nous quitterons pas ?
- Nous ne nous quitterons pas.
Ma mère me reprit.
Je ne revis jamais Isabelle.


L'amertume de ces dernières lignes de Thérèse et Isabelle a fasciné Radley Metzger au point de guider son adaptation vers la ballade mélancolique, l'élégie des amours défuntes. La partition très impressionniste de Georges Auric aux accents debussystes souligne cette tonalité désenchantée. Probablement frappé par la tristesse de celle qui avouait à Simone de Beauvoir, J'ai vu le précipice qu'il y a entre la vie que je mène et l'érotisme du livre que j'écris, le cinéaste fait de sa Thérèse et Isabelle une oeuvre sur le temps perdu et la jeunesse enfuie, sur le retour aux sources d'un amour. Le film se construit comme l'incessant chassé croisé entre le passé et le présent. Thérèse revient après des années sur les lieux, pour se rappeler, comme pour raviver une douleur jamais éteinte. En se promenant dans le pensionnat, elle revisite son adolescence, et chaque porte ouvre sur une scène de son passé. Contrairement à l'écriture de Leduc qui suit pas à pas la progression de leur histoire, ici, le temps éclaté se reconstitue selon le cheminement des pièces visitées. Les lieux réveillent les heures révolues. Thérèse et Isabelle restitue par le retour au noir et blanc de Metzger entre les deux films en couleur que sont Carmen Baby et Camille 2000, une atmosphère plus fantasmatique, presque gothique, accentuée par le mystère des bâtiments du pensionnat.  Par un subtil jeu de champ/contrechamp le passé et le présent se contemplent en face à face.  Thérèse ouvre une porte de dos et le plan suivant la montre de face à 17 ans. Utilisant à merveille les possibilités laissées par le scope, Metzger accorde une grande importance aux champs larges et aux espaces vides. Dans une des plus belles scènes du film, grand moment de mise en scène, les deux jeunes femmes se donnent rendez-vous dans la chapelle. Tandis qu'elles s'allongent sur le sol, la caméra les abandonnent et, tel un témoin gêné, s'éclipse derrière le décor tandis que la narration prend le relais, la sensualité des mots se posant sur le désert des lieux ; la fin du travelling découvre la Thérèse d'aujourd'hui à l'entrée d'une pièce vide, contemplant ce qui était et ne sera jamais plus. Elle revoit Isabelle lui avouer son amour, mais c'est la Thérèse adulte qui lui répond. C'est la conversation mélancolique d'une femme avec ses souvenirs.

En l'espace de ces quelques minutes, l'image met en abîme l'acte de l'écriture même ; cinéma et littérature peuvent alors se rejoindre, le noir et blanc construit l'écran comme l'encre noire s'inscrit sur une feuille blanche : l'écrivain erre dans le temps, et dialogue avec ses propres fantômes.

Thérèse et Isabelle- Violette Leduc (1954), Editions NRF, Gallimard, 2000
Thérèse et Isabelle- Radley Metzger - USA (1968) - 118' avec Essy Persson, Anna Gaël et Barbara Laage.

A noter que les 3 meilleurs films de Metzger, Camille 2000, The Lickerish Quartet et The image sont disponibles en dvd en Zone 1.
metzger