30 octobre 2007
Le voile des illusions

Plus qu'un simple mélo, à travers la descente aux enfers de son héroïne, Secret Sunshine nous invite à plonger au delà des apparences en cherchant le sens caché des choses, et à se détromper sur la vérité du monde.
Outrageusement esthétisant et photogénique, le plan d’ouverture de Secret Sunshine révèle à lui seul toute la teneur et la complexité d’un film placé sous le signe de l’illusion. Il y a du David Lynch dans ce ciel bleu resplendissant : pour un peu, on se croirait dans le générique de Twin Peaks avec ses oiseaux gazouillants et sa petite ville idéale. Le dernier film de Lee Chang-dong cache sous sa limpidité de multiples épaisseurs, nous invitant à nous méfier des apparences, à gratter le vernis pour pouvoir prendre la distance nécessaire à la compréhension du monde. Secret Sunshine enchaîne inéluctablement les situations, entraînant l’héroïne vers le bas, de chute en chute sans une once d’espoir, mais malgré cette surdramatisation, Secret Sunshine n’est pas un mélo. L’absence même de pathos rend le parcours de l’héroïne bouleversant, ballottée par le sort, s’accrochant aveuglément aux derniers vestiges d’une vie qui lui refuse le bonheur … jusqu’à ce qu’elle n’en ait plus la force. Après Peppermint Candy et Oasis, le cinéaste continue d’ausculter la société coréenne à travers un nouveau destin désastreux de personnage propulsé irrémédiablement dans le malheur. Chez Lee Chang-dong, la vie n’est pas un miracle mais un enchaînement de coups durs, de désillusions, de quêtes avortées. Et dans Secret Sunshine le sort s’acharne contre l’héroïne de façon absurdement injuste, jusqu’à l’inacceptable. L’une des caractéristiques du cinéma coréen est l’emploi régulier de la rupture au sein de l’intrigue par l’irruption d’un choc traumatique. Après Sympathy for Mr Vengeance, Sympathy for Lady Vengeance de Par Chan Wook en passant par Une femme coréenne de Im Sang-soo c’est à nouveau le kidnapping d’un enfant puis sa mort qui sert de transition. Le mal fait à l’enfant, et ce même dans bon nombre de films d’essence fantastique (The Uninivited, 2 sœurs), est une obsession pour les cinéastes sud-coréens au point de confiner au fait de société.
Si le dispositif formel morcelé de Peppermint Candy générait un pessimisme glaçant, Secret Sunshine lui substitue une linéarité et une unité de temps propres à nous attacher au pas de ses personnages, aux hasards de leurs rencontres et de leur évolution. Le scénario avance par à-coups, au rythme du parcours chaotique de son héroïne.Dans cette forme d’anti-progression dramatique, Secret Sunshine s’efforce de saisir le présent sans jamais anticiper sur la suite des événements, et emploie la fiction pour traduire la surprise de l’existence elle-même, donnant au film la sensation de se construire sous nos yeux. Shin-ae malgré un passé déjà douloureux endeuillée par la mort de son mari, arrive avec son jeune fils à Milyang comme on vient au monde, pleine d’espoir, de candeur et d’énergie : justesse des gestes d’une mère avec son enfant, attendrissement du quotidien, dès les premières minutes Secret Sunshine capte cette beauté de l’instant. Jeon Do-Yeon fait corps avec son personnage, se livrant intégralement, donnant absolument tout ce qu’une actrice peut donner. Elle est extraordinaire. Le spectateur ne cessera alors d’épouser avec une totale empathie le point de vue de l’héroïne où le vent la portera. Comme elle, nous débarquons dans la ville natale de son mari décédé, comme elle nous partageons ses illusions ; comme elle, nous allons les perdre. Nous découvrons son monde et observons le regard ébahi des autres qui voient dans son sourire radieux et naïf le signe de l’anormalité. Secret Sunshine raconte justement la perte de ce sourire ou comment la beauté juvénile peut se métamorphoser en visage défait, et par cela même, le difficile éveil d’une conscience à la cruauté du monde.
L’infinie douceur de Secret Sunshine recèle aussi son extrême violence. « Défie-toi de tes yeux » semblent nous dire les images, nous incitant ainsi à les décrypter : chaque élément du monde semble contenir en lui son contraire, et incite à une lecture pour en saisir le sens secret.
Le ciel bleu qui ouvre le film a beau être le signe de l’horizon radieux, il n’est qu’un faux-semblant, présageant du drame qui couve et de l’indifférence divine (ce leurre même s’oppose également aux archétypes du mélodrame). En revanche dans toute sa sécheresse et sa noirceur, c’est l’ultime plan – anti-esthétique au possible - d’un vieux bidon sur le sol humide tandis que les mèches de cheveux s’éparpillent, qui témoigne du signe d’une renaissance possible : faire table rase, partir du rien, de la fange, du noir pour pouvoir remonter à la surface, savoir faire son avenir avec le vide. Qu’elle s’attarde sur une beauté céleste et colorée ou sur la laideur d’un sol fangeux, l’esthétique devient elle-même un mirage dans lequel l’ironie des contraires semble répondre à l’ironie tragique de la vie elle-même. Ce jeu sur les symboles rend la lecture de Secret Sunshine d’autant plus passionnante qu’elle incite en effet à déchiffrer les signes d’une vie représentée comme une mystification permanente.
Secret Sunshine met également en lumière une autre imposture, morale, sociale et religieuse.
On connaît assez mal en Europe le poids de l’église évangéliste en Corée, où le christianisme revêt autant d’importance que le bouddhisme. Pourtant les organisations telles que celles de Secret Sunshine y fourmillent. Effondrée et fragilisée par la mort de son fils, minée par la culpabilité, plongée dans ses désirs d’expiation et de rédemption Shin-ae accepte la main tendue par ceux qui semblent lui offrir des réponses, à l’heure la mort de son fils la laisse face au gouffre. Le Mal se revêt de l’apparence de la bonté et de la générosité et l’espoir de la sauvegarde de l’âme apparaît comme la tentation de la perdition. Secret Sunshine traite de cette fragilisation extrême de l’esprit face l’insurmontable douleur de la perte de l’être aimé. La répétition à l’envi des sentences, de façon quasi hypnotique fait ressortir les pleurs – jusqu’ici rentrées – de l’héroïne avant d’endormir sa douleur.
C’est là qu’intervient la dimension la plus virulente de l’œuvre, qui laisse curieusement place aux scènes les plus drôles. Parce qu’aussi étonnant que cela puisse paraître, on rit dans Secret Sunshine. Même si c’est ici la tragédie qui prime, on retrouve ce mélange des tons propre au cinéma coréen, déstabilisant, tout en rupture, mêlant comique et tragique, et convoquant tous les univers, de la comédie romantique au thriller en passant par la satire sociale.
L’inversion flagrante des valeurs trouve son apogée dans le personnage de l’instituteur. L’allégorie est on ne peut plus claire, Lee Chang-dong fait du représentant de l’ordre moral et social un monstre assassin. Celui qui inculque aux enfants la morale, l’autorité, l’amour de la famille, l’intégration sociale et les règles de l’éloquence est aussi leur meurtrier. En réponse à cette mascarade socio-religieuse émerge un personnage, en bas de l’échelle sociale, le moins que rien, le garagiste amoureux, identifié d’abord à un séducteur minable aussi stupide et trivial que ses camarades, mais qui se révèlera l’âme la plus pure qui soit. Il restera jusqu’au bout aux côtés de l’héroïne, la protégeant malgré elle, faisant partie de ces êtres d’exception, dont on sait qu’ils seront toujours présents. L’ange gardien n’est donc pas celui qu’on croit.
Il y a dans Secret Sunshine cette sensation que les événements construisent - et détruisent – l’être humain en permanence, avec cette capacité d’adaptation qui résume la vie à une « survie » plus qu’à une montée en grâce. Si le film est d’une très grande noirceur qui confine parfois à l’étouffement, il n’en est pas pour autant sans espoir et manie le trompe l’œil avec une grande subtilité. Dans la détresse infinie de l’héroïne sur laquelle s’achève le film, peut se lire le signe du renouveau et de la renaissance. Cette vision dichotomique du désespoir révèle toute la substance philosophique de Secret Sunshine. Le pessimisme de l’observation incite à l’espoir de vivre. C’est dans ce passage de l’optimisme à la désespérance infinie que se joue la progression de l’héroïne. L’évolution de Shin-ae tient à sa perte d’espoir même. Si selon Schopenhauer le malheur forme l’esprit alors la marche de l’héroïne vers l’abîme relève de l’apprentissage, de l’initiation. C’est justement lorsqu’il ne reste plus rien, lorsque toute croyance, toute foi, a été annihilée lorsque le regard sceptique, sans illusions, méfiant se portera sur le sol glaiseux, à hauteur d’homme sans scruter les espoirs du ciel, qu’elle pourra peut-être commencer à bâtir. Shin-ae n’était pas préparée à la réalité, résolue à rêver la vie, à la construire sur le souvenir d’un mari mort idéalisé en oubliant ses infidélités, pleine de faux projets et de rêves de petites filles. L’ « ensoleillement secret » naît de la lucidité du pessimisme ; il surgit de l’ombre et des ténèbres de l’âme. Cette lueur d’espoir n’émerge pas de l’évidence de l’azur bleuté mais d’un petit rayon de soleil se reflétant dans une flaque d’eau noire.
24 octobre 2007
L'aventure intérieure
Alors que son précédent film ne laissait entrevoir qu'un agréable réalisateur excentrique mais quelque peu artificiel, la petite merveille qu'est Eternal sunshine of the spotless mind marque la naissance d'un véritable auteur mêlant aux audaces formelles et narratives les émotions les plus bouleversantes.
Quand Joël apprend que Clémentine a fait appel à Lacuna inc., spécialiste de l’éradication des mauvais souvenirs pour l’éliminer définitivement de sa mémoire, désespéré, il décide de subir le même traitement. Mais à mesure que les blessures de l’âme s’échappent, se ravive la beauté intense de leur histoire. Tandis que le traitement efface les souvenirs qui défilent dans son subconscient, Joël endormi entreprend une lutte éperdue pour soustraire à la destruction la Clémentine qui subsiste …
La virtuosité des scénarios de C.Kaufman n’est plus à mettre en doute ; cependant ils aboutissaient à un superbe édifice formel, un jeu astucieux avec la narration qui ne dépassait pas l’exercice de style quelque peu superficiel. Un tel pitch aurait pu donner naissance à un film de science fiction high tech ou à un délire visuel à la Terry Gilliam. Il n’en est rien : Eternal Sunshine of the spotless mind est non seulement une merveille de construction mais tout simplement l’un des films les plus bouleversants sur l’amour et le temps. L’aventure de Joël et Clémentine – magnifiques Jim Carrey et Kate Winslet - aspire le spectateur dans une tourbillonnante réflexion sur la vie, les souvenirs qui fuient et la pérennité du couple. Cette machine à oublier est un prétexte pour mettre en image l’indescriptible : les méandres des sentiments. La plus grande partie du film se passe dans la tête du héros : l’homme se meut dans son espace mental et dialogue avec sa mémoire. Qu’est ce que l’amour, pourquoi cette alchimie entre deux êtres ? A partir d’un simple postulat de psychologie, M. Gondry réussit la gageure de métamorphoser l’étude comportementale en imaginaire hypnotique qui met constamment à contribution nos sensations et nos perceptions intimes. La mythification du souvenir met en relief les racines d’un couple, ses acquis, ses petits repères, la teneur de l’amour dans ses tréfonds les moins évidents : images qu’on croyait oubliées, petits détails du quotidien, odeurs et perceptions indélébiles. Le rien construit le tout. C’est seulement lorsque la liaison va mourir que l’individu relit et relie les événements de son expérience en cherchant à comprendre comment deux êtres qui s’aiment au point d’avoir oublié ce qu’était « la vie avant l’autre » peuvent arriver un jour à l’engrenage de leur destruction. Le mot de trop, le petit geste d’attention oublié, le détail insoupçonné peut laisser dans le cœur des fêlures irréparables et renfermer la gangrène du non-dit, de la frustration cachée et du rêve avorté.
Mais si Eternal Sunshine of the spotless mind se contentait d’appréhender le cheminement de l’échec amoureux il laisserait le spectateur dans une détresse totale. Or, le script de C. Kaufman se place dans la perspective d’un homme idéal que sert à merveille la citation d’A. Pope mise en exergue. Cette triade de l’éternité, du rayonnement et de l’esprit donne tout son sens au film ; malgré sa mélancolie Eternal Sunshine of the spotless mind est un film de croyance : foi en la prédestination de la rencontre, en son éternelle magie, refus absolu de la résignation et de la fuite ; si deux êtres se sont trouvés et se sont sublimés un jour, ils porteront en eux les moyens de se reconstruire. Malgré les accrocs à l’âme et les blessures faites à l’autre, la flamme à demi éteinte ne demande qu’à renaître, moins vive, plus hésitante, mais toujours présente. Dans cette mutilation du cerveau qui se vide (magnifique métaphore de l’être aimé qui échappe et s’efface sans qu’on ne puisse le retenir), Joël combat contre l’inéluctable. Au moment où le sol se déroule sous ses pieds le héros tente de se raccrocher : cacher Clémentine dans les recoins les plus cachés de son existence, dans son enfance et ses frustrations, c’est s’ouvrir plus profondément à l’autre, et lui rappeler la beauté de leur osmose au moment ou tout semble perdu. On a souvent l’impression qu'Eternal Sunshine of the spotless mind se construit sous nos yeux, en une forme d’interactivité avec le spectateur. L’apparence du jeu virtuel dévoile les virtualités du réel. M.Gondry parvient à matérialiser la notion même de métaphore en employant avec parcimonie les techniques infographiques pour mettre en scène le réseau perceptif comme une seconde réalité. M. Gondry semble réinventer tous les « trucs » cinématographiques comme s’ils n’avaient jamais existé, dans un cinéma-mirage, un cinéma-magie qui rend toutes les visions de Joël vivantes et vraies. Si en tant que cinéaste, il parvient à les montrer c’est qu’elles existent. Le concept abstrait de la mémoire qui s'évanouit trouve une traduction éblouissante par l'image et l'indicible devient tactile.
Si Eternal Sunshine of the spotless mind serre autant le cœur c’est dans sa capacité à nous donner envie d’aimer, sa force de persuasion à nous ramener à notre propre expérience, à raviver nos propres douleurs et ranimer en nous le souvenir de l’amour qu’on croyait éteint. M. Gondry impulse au film une spontanéité et une émotion constante qui nous dévoilent la lutte inconciliable entre notre volonté de fuir toute souffrance et notre refus d’oublier. La science des rêves viendra confirmer toute la force de cet univers, et c'est engagement du cinéaste en faveur de la toute puissance du rêve, de l'imaginaire, et de l'idéal.
