christmas

Hur Jin-ho est un cinéaste quasiment inconnu en france. Ses films sont pourtant des modèles d'intimité et de pudeur qui prouvent que l'on peut parfois traiter des sujets d'une grande gravité avec grâce et légèreté.

Le cinéma coréen ne se limite pas à l'exacerbation des traumas d'un pays déchiré par son Histoire et à ses troubles identitaires. Très éclectique, il est aussi capable de nous offrir des oeuvres simples et intimes, qui frappent par la sobriété et leur justesse. Pour preuve les films de Hur Jin-ho dont seul April Snow a connu la faveur d'une sortie française. Cet émouvant mélo qu'est Christmas in August est de la même veine et raconte les derniers mois d'un photographe trentenaire qui fait une ultime rencontre, un dernier amour avant la mort, juste un moment de partage complice et de regards échangés, qui n'ira jamais plus loin. 

La magie de Christmas in august tient à la fusion entre sa pudeur extrême et son réalisme. Pas de sentimentalisme sucré, de déclarations enflammées ou de mots superflus. Tout y est plongé dans le silence, le non-dit, le deviné. La douleur est rentrée et les élans du coeur y sont d'autant plus touchants qu'ils n'y sont jamais exposés. La précision du quotidien fait ressortir l'éclat des rencontres impromptues ou d'une irruption d'enfants dans une boutique. L'esquisse des expressions de bien être sont subtilement saisies au vol  ; Christmas in august parvient à capter ces moments éphémères de bonheur dont nous-même parvenons si difficilement à profiter lorsqu'ils se produisent et que seul le souvenir ramène parfois à nous. Hur Jin-ho filme de très près ses personnages, leur peau, les gestes de leur mains, la naissance d'un sourire, autant d'instants volés. Une poésie citadine surgit tout autant dans la vision de vêtements suspendus chez les voisins, que celle de la tombée de la nuit sur Séoul ou de la vie de la rue vue à travers de simples trajets en bus. Le spectateur en tire  la sensation de respirer avec ses personnages, de vivre leur vie et d'entendre avec eux les cris des bambins jouant dehors, créant une sensation d'empathie proche de celle d'un Taste of tea ou d'un Chunking express. Quand le héros et sa soeur en plein moment de complicité se mettent brusquement à cracher des pépins de pastèque le plus loin possible c'est toute cette spontanéité et ce naturel qui nous étreignent. Il est regrettable que ce soient les films les plus enclins à l'identification, susceptibles de créer un pont avec la civilisation coréenne pour mieux la saisir, la respirer naturellement par cette forme d'universalité du sentiment humain, qui ne sortent pas en france. Si elles n'ont pas d'autre enjeu qu'une forme de communion avec ses personnages; les oeuvres de Hur Jin-ho sont nettement moins déroutantes que celles de Kim Ku Duk ou Park Chan Wook, moins portées par la rebellion, privilégiant une vision philanthropique portée par une foi en la bonté individuelle et une vision attendrie sur l'individu.

La tristesse qui découle de Christmas in August réside dans cet altruisme du héros, aimant mais désirant préserver jusqu'au bout les individus qui l'entourent. Ainsi préfère t'il s'éloigner lentement, s'effacer de celle qui occupe ses pensées plutôt que de prendre le risque de la laisser à sa douleur. Jung-won cache sa maladie pour donner jusqu'au bout l'apparence du bonheur et éviter toute possibilité de susciter la compassion, la pitié. Par la légèreté de son traitement, évitant tout pathos (si l'on excepte toutefois l'emploi d'une musique un peu sirupeuse : le piano et le synthétiseur sont des fautes de goûts assez prononcées dans le cinéma coréen), Christmas in August se rapproche du film d'Isabelle Coixet, La vie sans moi. A cet égard la très belle idée de la préparation des modes d'emploi d'appareil pour que ses parents puissent les faire fonctionner après sa mort rappelle l'attitude de Sarah Polley pour préparer son entourage "après" et dans cette anticipation de leur douleur. Il se projette en l'autre, dans les moments où il ne sera plus, dans cette "vie sans lui".

Le cinéaste privilégie l'ellipse pour les scènes les plus pathétiques : pas de vision de la maladie, pas ou peu de larmes, pas d'effusion, pas de vision réelle de la mort. La mort pourtant rode dans Christmas in August, mais calmement, en une extrême douceur, une douleur rentrée, discrète. L'émotion découlant brusquement des quelques failles, des quelques traces de souffrance qui finissent parfois par percer. Hur Jin-ho met le spectateur dans une position de témoin anonyme, regardant cet homme affable, souriant, ne laissant rien échapper. Celui dont on pourrait apprendre avec surprise qu'il est mort des suites d'une longue maladie, sans que l'on en ait jamais rien su. Le secret émerge progressivement. L'idée de la disparition inéluctable fait son chemin calmement, sans cri, cette délicatesse constante rendant l'issue d'autant plus poignante.

L'allégorie photographique parcourt le film dans cette mission de fixer le présent - le sien et celui des autres -  le fugitif, ce qui disparaîtra, la dernière photo étant l'autoportrait. Aussi l'album photo que feuillette le héros devient le résumé de la vie : du petit garçon, à l'étudiant, de la photo individuelle à la photo de classe. L'image éternise le regard éphémère sur le temps qui passe en l'immobilisant, les enfants qui grandiront, les vieillards qui s'évanouiront. Les photos de famille arrêtent les minutes sur un morceau de papier. De la même façon qu'il s'attarde à regarder la pluie tomber, dans cette même temporalité immuable, Jung-won observe par l'intermédiaire de son objectif la beauté de l'humain à tout âge, la beauté de la vieillesse et des années qui passent. Il fait face à la mort par l'intensité de son vécu. Le photographe est un passeur, un pont entre les générations et fait prendre conscience aux autres de la beauté de l'individu au delà des rides, comme en témoigne cette magnifique scène où la vieille dame revient une deuxième fois se faire prendre en photo et qu'elle accepte d'enlever ses lunettes. Les ravages des années disparaissent ; subsiste le sublime du visage avec ses sillons, son regard et son sourire qui défie le temps.

Lui aussi peut partir tranquille. Ainsi, la mort dans Christmas in August intervient, elle aussi, en toute simplicité, comme un changement de saison.

Faute de trouver la bande annonce de Christmas in August, voici celle de son dernier film Happiness.