11 janvier 2008
Le désert des barbares

The Proposition plonge le western dans l'immensité d'un désert australien aride et étouffant. Noir et sauvage, le film de John Hillcoat tient tout à la fois de l'hommage à ses classiques qu'au rappel d'une partie peu reluisante de l'Histoire australienne. En arrière plan, le massacre des aborigènes, en sous texte une réflexion sur la bestialité humaine.
Intégralement écrit par Nick Cave dont il compose également la musique, The Proposition est en fait sa deuxième collaboration avec son compatriote John Hillcoat, après le mémorable Ghosts of the civil dead. Une première remarque vient spontanément à l'esprit : l'originalité de cet excellent western désenchanté tient pour une bonne part à l'apreté de son décor qui dote son atmosphère étouffante d'une dimension fantastique. En effet, les plaines arides de l'Australie, les paysages qui ont nourri la magie des premières oeuvres de Peter Weir, de Picnic à Hanging Rock ou de La dernière vague génèrent dans The proposition un climat mystique et primititif. La nature semble être ici le sanctuaire de divinités silencieuses qui président à la déchéance de notre espèce. Ce grand désert, sec, craquelé, aux arbres squelettiques et aux nuits claires étreint les personnages dans son immensité, tel un no man's land, entre monde originel et derniers temps. La magnifique bande son amplifie, de surcroît, le bruit de la nature comme une perpétuelle présence invisible et menaçante : vent de l'Exode, mouches à conotation satanique, stridulation des criquets comme la plaie d'Egypte, ou encore créatures de feu annonçant le jugement dernier, nous voilà ramené à la symbolique de l'Ancien Testament ou de l'Apocalypse.
On serait tenté de rapprocher The Proposition du récent L'Assassinat de Jesse James, dont la bo obsédante accompagne également la lenteur hiératique d'un récit métamorphosant les individus en âmes damnées. Cependant le cinéaste s'inscrit plus dans le classicisme et le respect évident du genre, avec ses figures patibulaires et hirsutes. Là ou Andrew Dominik optera pour la mélancolie de l'errance, John Hillcoat lui préfère la sécheresse et la décomposition d'un univers poisseux et sanguinolent, celui des vautours et des cadavres.
La "proposition" du titre, c'est celle que le Capitaine Stanley fait à l'un des trois frères Burns : il épargnera le cadet Mickey si Charlie retrouve et abat l'aîné Arthur. Celui-ci, une brute livrée au déchaînement de ses instincts est accusé de divers massacres et exactions. L'anti héroïsme de la sueur, de la crasse et du sang renvoie directement aux thématiques de Peckinpah ; il partage d'ailleurs avec un film comme Apportez moi la tête d'Alfredo Garcia ce sentiment de quête absurde vers le néant, de personnages mis en porte-à-faux par une pichenette du destin, qui ne luttent pas pour les bonnes causes et ne payent pas pour les bonnes raisons. S'il y a rétribution des actes, celle-ci se trompe de personne. Cette dimension primitive, cette sauvagerie, cette sensation de moiteur et de violence sordide se rapprochent effectivement de l'univers du réalisateur de La Horde sauvage. Les yeux hagards scrutent le paysage. Les hommes divaguent au hasard vers un horizon changeant et toujours recommencé, sans but, presque embarrassés par le poids de leur corps. Toute croyance semble éteinte, l'énergie vitale n'étant plus employée qu'à la violence. Ne subsistent que de pauvres clowns bons à se faire tenir en laisse comme des chiens ou à gesticuler un couteau planté dans le ventre. Dans une chaleur irrespirable et une nature en déliquescence, un personnage déclame les théories de Darwin pour mieux s'esclaffer à l'idée saugrenue que l'homme viendrait du singe ou que les noirs seraient des hommes. Dans The proposition règne chez les survivants ce sentiment d'absurdité d'une espèce qui disparaît. Tout n'est qu'ironie. La vie est facultative. Ne règne que la loi du plus fort et la soif de subsister.
" Je civiliserai ce pays" : cette phrase prononcée comme un leit motiv utopique par un Stanley écoeuré par le spectacle du chaos, résonne avec d'autant plus d'ironie qu'elle ne concerne que l'homme blanc. Le représentant de la loi, ce bon chrétien, avec ses beaux habits et ses belles manières, est l'individu le plus abject de tous. En effet, la force subversive de The proposition tient au contexte historique de l'entreprise de colonisation de l'Australie par l'empire victorien avec l'extermination des aborigènes : les noirs y sont donc tués par poignées. Les distractions sont rares et il n'est pas de plaisir plus recherché pour tout blanc qui se respecte, quelque soit son statut social, que le spectacle d'une tête de sauvage éclatée par une balle ou bien celui d'un amoncellement de cadavres abattus, somme toute, pour ces chasseurs, une course aux trophées bien ordinaire. Dépassant la notion de genre, le message humaniste passe par la vision d'exactions d'autant plus terrifiantes qu'elle se font dans l'indifférence de tous.
The proposition déroute par son anti-manichéisme : le spectateur a beau connaître la nature des assassins, violeurs, massacreurs que sont les frères Burns, Hillcoat ne montre en effet pas l'acte inique originel et lui oppose la démonstration de l'autre violence, celle d'une population impitoyable qui laisse libre cours à ses pulsions ; le Capitaine Stanley s'acharne à maintenir l'ordre dans la ville et à protéger la vie du jeune frère Burns, pendant que la foule ivre de vengeance le presse de le lyncher. Le cinéaste renvoie les citoyens modèles et les hors-la-loi dos à dos pour n'incarner qu'un seul animal : l'homme. Chacun accepte son ultime mission comme s'il n'était pas d'autre sens à son destin.
Ces personnages cassés, vidés, sans espoir ni foi avancent, somnambules sous un soleil de plomb, fantômes errants dans un monde mort, qui rappellent la séquence d'ouverture de Day of the dead de Romero. Ce western primitif, solaire et panthéiste, a pour décor un enfer sur terre où les mouches harcèlent continuellement les dos, les têtes, les joues. Dans un pessimisme proche de Conrad, c'est au coeur des ténèbres que nous plonge The Proposition, quand il présente une humanité possédée par le Mal, dans lequelle le spirituel ne s'exerce plus qu'à travers le meurtre. Ainsi, le plus profond des hommes, celui qui cite les poètes et réfléchit sur le sens de la vie est tellement rongé par la haine qu'il en est devenu une bête sauvage à éliminer. Chacun de ses actes est le signe du plus profond désespoir. Tuer devient la dernière preuve de foi et de subversion, néant d'un ultime attentat contre le monde. Lorsque l'intelligence privée de but découvre la vérité du monde et des êtres, elle s'exerce dans l'abîme.
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