La Cave aux Crapauds

Les perles noires à découvrir ou à redécouvrir. L'Art dans l'abîme.

29 janvier 2008

Une page de publicité

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Juste pour vous dire que mon article sur L'évolution de l'héroïne chez Dario Argento vient d'être publié sur l'excellent site Cinétudes 

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22 janvier 2008

Lumière silencieuse

Heath Ledger (1979-2008)

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21 janvier 2008

Les sans espoir

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House of Sand and Fog dresse un tableau sombre du fonctionnement de nos sociétés, qui sacrifie l'individu à la loi collective.  Soutenu par une Jennifer Connelly rayonnante de naturel et un Ben Kingsley impérial, Vadim Perelman parvient à intégrer subtilement le romanesque à l'engagement contemporain.

Pour ne pas avoir payé son impôt sur les sociétés, Kathy, une jeune femme dans le besoin se fait arbitrairement expulser de sa maison, mise aux enchères sur le champ. Behrani un colonel de l'ancien régime du Shah, qui a fuit l'Iran avec sa famille, achète immédiatement la maison à bas prix afin de spéculer et de la revendre plus cher. Cette erreur administrative du comté conduit à l'attribution absurde de la maison à deux propriétaires : car si elle appartient incontestablement à la jeune femme, les papiers que le colonel a signés en toute légalité font de lui le possesseur du bien. Chacun va s'acharner à défendre son droit jusqu'à l'iirréparable. Toujours inédite en France, réalisée en 2003 par Vadim Perelman, un réalisateur américain d'origine ukrainienne, House of Sand and Fog prend la forme d'une tragédie des temps modernes. Par le biais d'une fiction dont la grande acuité est totalement en phase avec les préoccupations contemporaines, cette belle oeuvre s'intéresse aux drames individuels qu'engendrent les mécanismes socio-politiques.

Chaque citoyen d'un pays devient le jouet du fonctionnement de sa constitution dont toutes les règles sont soumises au rendement économique, et d'une loi mercantile qui déshumanise les âmes  : le destin tragique des personnages d'House of the sand and fog en fait la démonstration. Les événements insignifiants prennent des proportions extrêmes aux conséquences inéluctables ; chacun y perd inexorablement ses convictions : en son pays, en ses lois, en sa profession, en la justice et pour finir, en lui-même. Hors des archétypes manichéens, chacun acculé dans une impasse, défend ses intérêts avec la rage de l'instinct de survie. Le décalage chronologique des destinées font de l'enchainement des causes et des effets des engrenages qui n'autorisent la compréhension mutuelle que quand il est déjà trop tard.

House of Sand and fog fait partie de ces oeuvres dans lesquelles les personnages quels que soient leurs choix, se réduisent face leur sort à des marionnettes voués d'avance au malheur. La vision est d'autant plus désespérante pour le spectateur qu'il les observe s'enferrer dans leurs pièges, agir selon les impulsions qui résultent de la panique d'un instant, et choisir fatalement les mauvaises voies, jusqu'à l'atteinte du point de non-retour.  Elle s'attaque tout autant aux fondements d'un Etat qu'à ceux qui régissent toute une conception géopolitique laissant tout autant à l'abandon les citoyens américains dans le besoin que les déracinés qui affluent des pays extérieurs. L'expulsion place l'américain moyen dans une infortune identique à l'exil de l'immigré. La mise en relief d'un drame presque banal du quotidien dresse indirectement le portrait d'un pays qui se délite par l'absence de communication et l'indifférence. House of Sand and fog met en relation deux desespoirs : la détresse la plus évidente, des ressortissants étrangers qui ont fuit la condamnation à mort dans leur pays d'origine et l'autre plus subtile car moins voyante et moins démonstrative, mais aux conséquences tout aussi désastreuses de cette femme solitaire.

La qualité de House of Sand and Fog ne serait pas grand chose sans la puissance de l'interprétation de Ben Kingsley et Jennifer Connelly. A la fois distancié et habité, Ben Kingsley étonne et déconcerte, de l'impétuosité du colonel déchu et antipathique au grotesque tragique du père terrassé par la douleur. On ne louera jamais assez la subtilité du jeu de Jennifer Connelly qui incarne son personnage avec une incroyable spontanéité, et qui semble jamais poser de distance entre ses rôles et elle-même. Parmi les bémols, la musique de James Horner parfois trop insistante, verse quelque fois dans le lachrymal pour un film qui ne l'est pas, tandis que l'irruption du mélodrame contraste parfois avec la subtilité de l'ensemble. Mais ce "déclencheur" maladroit s'il marque l'intervention un peu voyante du fatum a le mérite de créer une transition qui jette le film dans la noirceur de la vraie tragédie, vers un désepoir beaucoup plus juste et poignant.

Dépassant le réalisme du propos Vadim Perelman élabore un singulier dispositif métaphorique autour de la maison, qui se transtorme en personnage à part entière, objet symbolique autour duquel tourne la destinée de chaque protagoniste,  et auquel il se raccroche jusqu'à l'absurde. Rien de plus normal dans une nation où la propriété est reine. La maison de famille, la maison léguée par le père comme signe d'appartenance, d'identité et d'héritage du passé pour l'un, comme espoir d'avenir et de réussite pour l'autre, d'avenir. Cette "maison de sable et de brouillard" se fait allégorie d'une sécurité matérielle illusoire, miroir trouble des incertitudes de l'existence : ce que l'on croyait définitivement acquis file entre les doigts comme le sable ; et la réalité tangible se dissipe dans un terrible brouillard. De singulières trouées oniriques, des plans de brûme créent de belles digressions de tons : la photo passe du réalisme le plus franc à la fantasmagorie nocturne et nous entraine finalement dans les limbes d'un espace intemporel où tout se joue. Ces moments d'étrangeté sont autant d'éclairs poétiques au sein d'un film qui joue par ailleurs la carte du classicisme.

Le piège se referme lentement sur les personnages jusqu'à sa conclusion, suffoquante. Le désespoir y renvoie l'être à son propre égoïsme, interdisant tout altruisme quand les individus se referment dans leur préoccupations, acculés comme des bêtes sauvages qui, dans la terreur de tout perdre, se déchiquètent. House of sand and fog illustre l'iniquité universelle qui fissure la communication. Le cinéma nous a peu habitué à voir confrontées ainsi politique intérieure et politique extérieure. Le film de Vadim Perelman présente un pays qui, plutôt que de consolider les solidarités entre les individus - entre les peuples devrait on dire - les dresse les uns contre les autres. Les personnages se manquent et n'arrivent jamais à ménager des rencontres et des communions au bon moment. Lorsqu'ils y semblent enfin prêts il est trop tard. C'est la consternation qui prime, dans ce drame dont les rouages repose intégralement sur de simples contingences matérielles qui finissent cependant par anéantir ses protagonistes. Chacun des destins contribue à élargir le fossé tout d'abord imperceptible entre deux modes de spiritualités. Ce qui aurait pu être une rencontre prend l'allure d'une guerre, dans laquelle les détresses, faute de pouvoir s'accorder, s'y combattent : House of sand and fog devient alors une sombre variation sur ce qu'on appelle communément le "choc des civilisations".

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11 janvier 2008

Le désert des barbares

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The Proposition
plonge le western dans l'immensité d'un désert australien aride et étouffant. Noir et sauvage, le film de John Hillcoat tient tout à la fois de l'hommage à ses classiques qu'au rappel d'une partie peu reluisante de l'Histoire australienne. En arrière plan, le massacre des aborigènes, en sous texte une réflexion sur la bestialité humaine.

Intégralement écrit par Nick Cave dont il compose également la musique, The Proposition est en fait sa deuxième collaboration avec son compatriote John Hillcoat, après le mémorable Ghosts of the civil dead. Une première remarque vient spontanément à l'esprit : l'originalité de cet excellent western désenchanté tient pour une bonne part à l'apreté de son décor qui dote son atmosphère étouffante d'une dimension fantastique. En effet, les plaines arides de l'Australie, les paysages qui ont nourri la magie des premières oeuvres de Peter Weir, de Picnic à Hanging Rock ou de La dernière vague génèrent dans The proposition un climat mystique et primititif. La nature semble être ici le sanctuaire de divinités silencieuses qui président à la déchéance de notre espèce. Ce grand désert, sec, craquelé, aux arbres squelettiques et aux nuits claires étreint les personnages dans son immensité, tel un no man's land, entre monde originel et derniers temps. La magnifique bande son amplifie, de surcroît, le bruit de la nature comme une perpétuelle présence invisible et menaçante : vent de l'Exode, mouches à conotation satanique, stridulation des criquets comme la plaie d'Egypte, ou encore créatures de feu annonçant le jugement dernier, nous voilà ramené à la symbolique de l'Ancien Testament ou de l'Apocalypse.
On serait tenté de rapprocher The Proposition du récent L'Assassinat de Jesse James, dont la bo obsédante accompagne également la lenteur hiératique d'un récit métamorphosant les individus en âmes damnées. Cependant le cinéaste s'inscrit plus dans le classicisme et le respect évident du genre, avec ses figures patibulaires et hirsutes. Là ou Andrew Dominik optera pour la mélancolie de l'errance, John Hillcoat lui préfère la sécheresse et la décomposition d'un univers poisseux et sanguinolent, celui des vautours et des cadavres.
La "proposition" du titre, c'est celle que le Capitaine Stanley fait à l'un des trois frères Burns : il épargnera le cadet Mickey si Charlie retrouve et abat l'aîné Arthur. Celui-ci, une brute livrée au déchaînement de ses instincts est accusé de divers massacres et exactions. L'anti héroïsme de la sueur, de la crasse et du sang renvoie directement aux thématiques de Peckinpah ; il partage d'ailleurs avec un film comme Apportez moi la tête d'Alfredo Garcia ce sentiment de quête absurde vers le néant, de personnages mis en porte-à-faux par une pichenette du destin, qui ne luttent pas pour les bonnes causes et ne payent pas pour les bonnes raisons. S'il y a rétribution des actes, celle-ci se trompe de personne. Cette dimension primitive, cette sauvagerie, cette sensation de moiteur et de violence sordide se rapprochent effectivement de l'univers du réalisateur de La Horde sauvage. Les yeux hagards scrutent le paysage. Les hommes divaguent au hasard vers un horizon changeant et toujours recommencé, sans but, presque embarrassés par le poids de leur corps. Toute croyance semble éteinte, l'énergie vitale n'étant plus employée qu'à la violence. Ne subsistent que de pauvres clowns bons à se faire tenir en laisse comme des chiens ou à gesticuler un couteau planté dans le ventre. Dans une chaleur irrespirable et une nature en déliquescence, un personnage déclame les théories de Darwin pour mieux s'esclaffer à l'idée saugrenue que l'homme viendrait du singe ou que les noirs seraient des hommes. Dans The proposition règne chez les survivants ce sentiment d'absurdité d'une espèce qui disparaît. Tout n'est qu'ironie. La vie est facultative. Ne règne que la loi du plus fort et la soif de subsister.

" Je civiliserai ce pays"  : cette phrase prononcée comme un leit motiv utopique par un Stanley écoeuré par le spectacle du chaos, résonne avec d'autant plus d'ironie qu'elle ne concerne que l'homme blanc. Le représentant de la loi, ce bon chrétien, avec ses beaux habits et ses belles manières, est l'individu le plus abject de tous. En effet, la force subversive de The proposition tient au contexte historique de l'entreprise de colonisation de l'Australie par l'empire victorien avec l'extermination des aborigènes : les noirs y sont donc tués par poignées.  Les distractions sont rares et il n'est pas de plaisir plus recherché pour tout blanc qui se respecte, quelque soit son statut social, que le spectacle d'une tête de sauvage éclatée par une balle ou bien celui d'un amoncellement de cadavres abattus, somme toute, pour ces chasseurs, une course aux trophées bien ordinaire. Dépassant la notion de genre, le message humaniste passe par la vision d'exactions d'autant plus terrifiantes qu'elle se font dans l'indifférence de tous.

The proposition déroute par son anti-manichéisme : le spectateur a beau connaître la nature des assassins, violeurs, massacreurs que sont les frères Burns, Hillcoat ne montre en effet pas l'acte inique originel et lui oppose la démonstration de l'autre violence, celle d'une population impitoyable qui laisse libre cours à ses pulsions  ; le Capitaine Stanley s'acharne à maintenir l'ordre dans la ville et à protéger la vie du jeune frère Burns, pendant que la foule ivre de vengeance le presse de le lyncher. Le cinéaste renvoie les citoyens modèles et les hors-la-loi dos à dos pour n'incarner qu'un seul animal : l'homme. Chacun accepte son ultime mission comme s'il n'était pas d'autre sens à son destin.

Ces personnages cassés, vidés, sans espoir ni foi avancent, somnambules sous un soleil de plomb, fantômes errants dans un monde mort, qui rappellent la séquence d'ouverture de Day of the dead de Romero. Ce western primitif, solaire et panthéiste, a pour décor un enfer sur terre où les mouches harcèlent continuellement les dos, les têtes, les joues. Dans un pessimisme proche de Conrad, c'est au coeur des ténèbres que nous plonge The Proposition, quand il présente une humanité possédée par le Mal, dans lequelle le spirituel ne s'exerce plus qu'à travers le meurtre. Ainsi, le plus profond des hommes, celui qui cite les poètes et réfléchit sur le sens de la vie est tellement rongé par la haine qu'il en est devenu une bête sauvage à éliminer. Chacun de ses actes est le signe du plus profond désespoir. Tuer devient la dernière preuve de foi et de subversion, néant d'un ultime attentat contre le monde. Lorsque l'intelligence privée de but découvre la vérité du monde et des êtres, elle s'exerce dans l'abîme.

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