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Moins connu que ses mythiques La paura ou L'aldila, Lizard in a woman's skin est l'une des oeuvres majeures de Lucio Fulci et l'un des fleurons du cinéma de genre des années 70. Plongée dans un fascinant univers onirique psychédélique, Florinda Bolkan y découvre les méandres de sa personnalité.

Si Lucio Fulci tient principalement sa notoriété de ses films de zombies, malgré leurs indéniables qualités et leur poésie de la mort et de la corruption, ce ne sont pas forcément ses meilleurs. En effet, c'est surtout dans des oeuvres aussi passionnantes que le drame historique Beatrice Cenci ou le giallo tragique Don't torture a duckling que son génie éclate. En cela, Lizard in a woman's skin n'a pas usurpé sa réputation : d'une incroyable maitrise formelle, il est bien l'un de ses films les plus brillants, les plus singuliers de son auteur.

Résumons brièvement l'argument de départ : Carole, une jeune bourgeoise est hantée par la récurrence d'un rêve qui la met aux prises avec sa voisine aux moeurs dissolues, avec qui elle fait l'amour avant de la poignarder... Quelques jours plus tard, on apprend que cette dernière a été horriblement assassinée, selon le rituel même du rêve. Carole est immédiatement suspectée. Commence pour elle un long cauchemar dans lequel la réalité semble de plus en plus laisser place à la folie...

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Des rêves entre psychédelique et psychanalyse

Alors, Giallo ou pas giallo ? Ne glosons pas sur le débat. Certes, le cheminement de l'intrigue, le climat de complot qui entraîne Carole dans un vertige paranoïaque s'apparente plus au whodunit agathachristique qu'au giallo ; d'ailleurs l'intrigue patine quelque peu dans sa dernière partie et le soufflé retombe sensiblement quand on se perd dans une tentative d'explication laborieuse, démonstrative et inutile... et ironique ; mais l'essentiel n'est pas là. Si Lizard in woman's skin ne procède en effet pas du dispositif classique du giallo avec ses morts violentes en séries, ses meurtriers aux gants noirs, son fétichisme de l'arme blanche et ses traumas divers, il n'en possède pas moins cet incontestable climat d'entre deux, de traversé du miroir et de confusion de la réalité du délire, sans oublier son inventaire psychanalytique de frustrations.

Lizard's in woman skin, surprend par sa forme bouillonnante établie autour de rêves totalement fous, malsains, peuplés de personnages grimés - qui présagent presque des futurs zombies de Fulci -  qui en épouse le cours désordonné, de couloirs interminables en chutes sans fin. Un grand lit carré rouge sang envahit l'écran pour y mettre en scène deux femmes qui s'enlacent avant de les perdre dans l'obscurité. Les perspectives s'y métamorphosent en permanence.

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Confusion des perceptions : rêvé ou vécu, un lieu toujours écrasant pour une même sensation de cauchemar

Dans le rêve, la sexualité enfouie resurgit, et les pulsions réprimées se déchaînent et le carcan de la bonne éducation bourgeoise de la jeune femme de céder au trouble qui l'assaille : troublée par ce qu'elle entend et imagine des ébats orgiaques de sa voisine, elle laisse se libérer à satiété ses frustrations. On est en pleine illustration du refoulé freudien et du conflit entre le Surmoi et le Ça.  Lizard's in woman skin est une belle variation sur le thème du passage à l'acte, qui mime d'abord tout à fait sérieusement voire pédagogiquement (ce qui ne va pas sans susciter le sourire du spectateur) les théories psychanalytiques comme un formidable outil d'enquête, avant de s'en moquer ouvertement en les dégonflant comme une baudruche. A ce titre, avec ces individus manipulés qui tiennent lieu de personnages tout en étant assurés de tirer les ficelles (mention spéciale au bellâtre de mari joue par Jean Sorel, persuadé d'être un maître de l'adultère et du machiavélisme et qui se retrouve rapidement dépassé par les événements, ce qui n'est pas sans rappeler les excellents retournements de situation de L'Etrange vice de Mrs Wardh de Sergio Martino ), le développement de l'intrigue, l'enchaînement des révélations et de ses coups de théâtre en deviennent presque cocasses. Un peu à la manière de la collaboration Morissey/Warhol/Kier, on sent chez Fulci le désir sous-jacent d'égratigner les dessous d'une aristocratie décadente obsédée de prestige social et complice de tous les pouvoirs.

La musique de Morricone (et de Nicolaï, crédité comme souvent en tant que chef d'orchestre , mais dont on reconnaîtra facilement les sonorités dans certains morceaux) stridente et sensuelle, des notes de violons dissonantes aux voix féminines sucrées, souligne la schizophrénie de l'oeuvre tout autant qu'elle génère un climat de vertige et d'angoisse déstabilisant à souhait, pour un spectateur qui tatonne dans la brume des perceptions. Les séquences hallucinatoires orgiaques obéissent à une esthétique de "trip"  - qui n'est d'ailleurs pas sans rapeller les visions sous acide du film de Corman - et de libération sexuelle 70s qui plongent le film dans un climat de sensualité et de perversité tout à fait réjouissant. Les rêves psychédéliques dans lesquels dominent le rougeoyant et les couleurs primaires font glisser insensiblement vers une forme d'abstraction érotique faisant passer du charnel au géométrique? Aussi, perd-t-on pied dès la première séquence, au sens propre, puisque le sol se dérobe sous les nôtres.

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L'agencement des plans et la perception des objets, intégralement soumis au regard de l'héroïne.

Lorsque les décors immenses, vieux hangar ou parc infini  semblent le fruit de l'imagination de l'héroïne, le "vrai" se fait plus onirique que le rêve. Miroir de l'illusion et réalité finissent par échanger leur place. Ce sont probablement dans ses extraordinaires séquences de traque et d'angoisse qu'opère le plus la virtuosité de Fulci quand nous finissons par nous identifier à l'héroïne au point de basculer avec elle. Il faut dire qu'entre sauvagerie et fragilité, Florinda Bolkan porte son statut de femme traquée piégée et victime à bouts de bras. Elle est littéralement surréelle. L'image suit constamment son regard et semble modeler les décors et les objets au gré de sa perception. Rappelant les futures oeuvres de De Palma, Fulci emploie le split screen, représentation du dédoublement de personnalité ou d'une sensation d'ubiquité.

Onirique, érotique, ironique, Lizard in woman's skin présente à tous points de vue la quintessence du cinéma de Fulci. Lizard's in woman skin est comme une brèche entrouverte : c'est avec délice que l'on y pénètre, sans modération.

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Le split screen  : illustration du dédoublement de la personnalité et du refoulé dans un milieu bourgeois