antarctic

Terrifiante aventure humaine plus que véritable film fantastique Antarctic Journal présente une épouvante intégralement intériorisée dans laquelle l'immensité enneigée devient aussi claustratrice que le gouffre de la folie individuelle. Angoissant et lyrique, le film de Pil-Sung Yim
aurait mérité une sortie en salles.

Présenter Antarctic Journal comme un film d’horreur, ce que fait la jaquette du dvd, relève de la publicité mensongère qui induit le spectateur en erreur, en lui promettant
des coups de théâtre terrifiants à renfort d’entités maléfiques et monstrueuses. Car l'aventure humaine d'Antarctic Journal débouche sur un drame terrible et intériorisé dans lequel le fantastique n'est que le produit de la psyché humaine : il fait plus intervenir le « fantasme hallucinatoire » que le fantastique proprement dit, un surnaturel de questions plus que de réponses.

Telle une mise en abîme, le journal antarctique éponyme est à la fois pour le film un objet, son moteur, le noeud de sa forme narrative et son sujet même. En effet, Pil-Sung Yim suit une mission polaire jour après jour pour atteindre le pôle d’inaccessibilité au fil des évolutions individuelles dans la sensation d'enfermement grandissante de cet enfer blanc. Car à l'évidence, rejoindre ce "pôle d'inaccessibilité", c'est déjà jouer avec le sort : c'est une illusion doublée de présomption si l'inaccessibilité prend un sens purement matériel ; une transgression morale voire religieuse si elle prend le sens spirituel de l'interdit. Ces conquérants de l'impossible cèdent à la démesure des mortels vis-à-vis des Dieux dans la Grèce antique. La découverte du journal d’une mission anglaise qui précéda les coréens en 1922 précipite la mission dans l’étrange puis le cauchemar, quand l’expédition semble reproduire phase après phase le cours des événements qui advinrent des décennies auparavant. Mêmes étapes, mêmes lieux, mêmes hantises. Les dessins qui emplissent le carnet semblent à la fois s'animer devant eux et prédire le destin qui les attend.

Malgré la sophistication des techniques de pointe, rien n'enrayera un déroulement inéluctable fixé 80 ans plus tôt et qui continuera probablement de se dérouler indéfiniment selon un processus d'éternel retour. Il causera la perte de tout ceux qui tenteront de franchir ce cercle ultime de l'Antarctique, qui refuse aux hommes qu'on viole la solitude vierge et la blancheur. A ce stade cette fusion passé-présent-futur et ce caractère immuable du temps constituent une jolie métaphore de la condition humaine. Ce journal pourrait lui servir de guide, guide qui le conduit au néant et lui révèle que l'existence n'a pas de but. D'un point de vu métaphysique ces pages constituent
le journal de l’espèce humaine dans sa quête d’absolu, une quête du vide incarné par le grand blanc, un journal que chaque nouvelle expédition pourra retrouver à son tour. Antarctic Journal possède la force des récits des premiers récits d'exploration polaires, de ces Shackelton, Scott ou Amundsen qui consacrèrent leur vie à ces voyages vers l'inconnu dans le dépassement absolu de soi, de missions souvent sans retour qui confinèrent au sacré. Il est d'ailleurs étonnant de constater que les années du journal coïncident justement avec la période de beaucoup de ces expéditions.

Cette conception métaphysique assigne à l'homme une place minuscule et un rôle qui se réduit à son libre arbitre.L'absurdité de la soif de conquête qu'illustre la folle attitude autoritaire - de la violence au meurtre pur - du capitaine Choi Do-hyung se mêle à la conquête du moi : il entraîne toute l'expédition prisonnière de sa quête individuelle
de rédemption et d’expiation, et les sacrifie à ses conflits intimes. A travers la folie de son capitaine, Antarctic Journal  illustre à nouveau la dimension schizophrénique d'une Corée déchirée entre ses deux identités. L'oeuvre parvient par le biais d'un seul personnage à traduire le trouble collectif et  cette tentative acharnée et vouée à l'échec de distinguer le Bien et le Mal, la lucidité et la folie, l'Enfant et l'Adulte au coeur de l'homme, la responsabilité et l'irresponsabilité. S'il rappelle parfois The Thing de Carpenter, c'est surtout dans cette immensité polaire vécue comme un enfermement qui réveille la bête qui dormait au tréfond de la conscience. Ecrit par Bong Joon-ho on retrouve en effet la thématique chère au réalisateur de Memories of murder de cette vertigineuse dualité, et de cette scission de l'âme, déchirée entre deux natures antinomiques avec l'interrogation constante et sans réponse de l'issue de ce combat qui se livre au sein du moi de chacun. Intégralement placé sous le signe de l’inquiétante étrangeté, cette subtilité fantastique révèle une horreur totalement intériorisée, horreur individuelle pour laquelle le décor devient le catalyseur des pulsions les plus noires.


Au delà de la thématique qui montre un chef entraînant la collectivité à sa perte par le simple fait de son pouvoir sans limite et de la remise en cause fondamentale du principe d'autorité et de son absurdité, cette marche aveugle vers un point inconnu prend une tonalité plus métaphysique qui se fait allégorie d'une fuite de soi destinée à solder les comptes du passé. C'est la quête absurde d'un absolu qui ouvre sur le néant de l'existence qu'illustre ici le cinéaste, une quête qui devrait rester intime mais qui mène à une forme de suicide collectif ordonné par l'idéal égotique d'un gourou. Comme à l'habitude, l'éblouissant Song Kang-ho donne une puissance tragique à la mesure de la complexité et de l'ambiguïté de son personnage.

Cette foi de l'équipe en leur capitaine caractéristique de la solidarité d'hommes qui s'établit au sein d'une telle expédition explique cette incapacité à l'insoumission. Antarctic Journal  retrouve le souffle des grandes épopées d'aventures maritimes avec le climat de mutinerie que génère les natures tyranniques des "seuls maîtres après Dieu" tels que le capitaine du Bounty ou celui de Moby Dick. Le modèle glisse lentement vers son contraire : l'incarnation de la folie et du danger.

Pour ajouter à ce pessimisme, l'aveu final du tyran qui aurait voulu être arrêté contribue à l'absolue noirceur de la conclusion. Lui même précipité dans sa propre spirale, vers l'abîme, espérait
que l'un de ses hommes le retienne dans son élan fatal  : « j’avais peur et j’avais froid ». Les contraires s'y affrontent constamment et sous les dehors de la violence perce la fragilité, l’imperfection cachée sous le masque d'une dureté de glace.
Porté par une superbe partition de Kenji Kawai qui rappelle celle d'Avalon, Antarctic Journal mêle la tension au lyrisme de l'épopée existentielle.
Le blanc à perte de vue, les crevasses, les trous, les fissures, dans lesquelles sont happées les protagonistes semblent autant d’images de la fêlure et du vertige de notre nature - quand l'esprit se perd dans son immensité faute de se fixer des limites - d'un homme entre l'insignifiance et l'infini.