La Cave aux Crapauds

Les perles noires à découvrir ou à redécouvrir. L'Art dans l'abîme.

15 février 2008

Le paradis blanc de l'enfer

antarctic

Terrifiante aventure humaine plus que véritable film fantastique Antarctic Journal présente une épouvante intégralement intériorisée dans laquelle l'immensité enneigée devient aussi claustratrice que le gouffre de la folie individuelle. Angoissant et lyrique, le film de Pil-Sung Yim
aurait mérité une sortie en salles.

Présenter Antarctic Journal comme un film d’horreur, ce que fait la jaquette du dvd, relève de la publicité mensongère qui induit le spectateur en erreur, en lui promettant
des coups de théâtre terrifiants à renfort d’entités maléfiques et monstrueuses. Car l'aventure humaine d'Antarctic Journal débouche sur un drame terrible et intériorisé dans lequel le fantastique n'est que le produit de la psyché humaine : il fait plus intervenir le « fantasme hallucinatoire » que le fantastique proprement dit, un surnaturel de questions plus que de réponses.

Telle une mise en abîme, le journal antarctique éponyme est à la fois pour le film un objet, son moteur, le noeud de sa forme narrative et son sujet même. En effet, Pil-Sung Yim suit une mission polaire jour après jour pour atteindre le pôle d’inaccessibilité au fil des évolutions individuelles dans la sensation d'enfermement grandissante de cet enfer blanc. Car à l'évidence, rejoindre ce "pôle d'inaccessibilité", c'est déjà jouer avec le sort : c'est une illusion doublée de présomption si l'inaccessibilité prend un sens purement matériel ; une transgression morale voire religieuse si elle prend le sens spirituel de l'interdit. Ces conquérants de l'impossible cèdent à la démesure des mortels vis-à-vis des Dieux dans la Grèce antique. La découverte du journal d’une mission anglaise qui précéda les coréens en 1922 précipite la mission dans l’étrange puis le cauchemar, quand l’expédition semble reproduire phase après phase le cours des événements qui advinrent des décennies auparavant. Mêmes étapes, mêmes lieux, mêmes hantises. Les dessins qui emplissent le carnet semblent à la fois s'animer devant eux et prédire le destin qui les attend.

Malgré la sophistication des techniques de pointe, rien n'enrayera un déroulement inéluctable fixé 80 ans plus tôt et qui continuera probablement de se dérouler indéfiniment selon un processus d'éternel retour. Il causera la perte de tout ceux qui tenteront de franchir ce cercle ultime de l'Antarctique, qui refuse aux hommes qu'on viole la solitude vierge et la blancheur. A ce stade cette fusion passé-présent-futur et ce caractère immuable du temps constituent une jolie métaphore de la condition humaine. Ce journal pourrait lui servir de guide, guide qui le conduit au néant et lui révèle que l'existence n'a pas de but. D'un point de vu métaphysique ces pages constituent
le journal de l’espèce humaine dans sa quête d’absolu, une quête du vide incarné par le grand blanc, un journal que chaque nouvelle expédition pourra retrouver à son tour. Antarctic Journal possède la force des récits des premiers récits d'exploration polaires, de ces Shackelton, Scott ou Amundsen qui consacrèrent leur vie à ces voyages vers l'inconnu dans le dépassement absolu de soi, de missions souvent sans retour qui confinèrent au sacré. Il est d'ailleurs étonnant de constater que les années du journal coïncident justement avec la période de beaucoup de ces expéditions.

Cette conception métaphysique assigne à l'homme une place minuscule et un rôle qui se réduit à son libre arbitre.L'absurdité de la soif de conquête qu'illustre la folle attitude autoritaire - de la violence au meurtre pur - du capitaine Choi Do-hyung se mêle à la conquête du moi : il entraîne toute l'expédition prisonnière de sa quête individuelle
de rédemption et d’expiation, et les sacrifie à ses conflits intimes. A travers la folie de son capitaine, Antarctic Journal  illustre à nouveau la dimension schizophrénique d'une Corée déchirée entre ses deux identités. L'oeuvre parvient par le biais d'un seul personnage à traduire le trouble collectif et  cette tentative acharnée et vouée à l'échec de distinguer le Bien et le Mal, la lucidité et la folie, l'Enfant et l'Adulte au coeur de l'homme, la responsabilité et l'irresponsabilité. S'il rappelle parfois The Thing de Carpenter, c'est surtout dans cette immensité polaire vécue comme un enfermement qui réveille la bête qui dormait au tréfond de la conscience. Ecrit par Bong Joon-ho on retrouve en effet la thématique chère au réalisateur de Memories of murder de cette vertigineuse dualité, et de cette scission de l'âme, déchirée entre deux natures antinomiques avec l'interrogation constante et sans réponse de l'issue de ce combat qui se livre au sein du moi de chacun. Intégralement placé sous le signe de l’inquiétante étrangeté, cette subtilité fantastique révèle une horreur totalement intériorisée, horreur individuelle pour laquelle le décor devient le catalyseur des pulsions les plus noires.


Au delà de la thématique qui montre un chef entraînant la collectivité à sa perte par le simple fait de son pouvoir sans limite et de la remise en cause fondamentale du principe d'autorité et de son absurdité, cette marche aveugle vers un point inconnu prend une tonalité plus métaphysique qui se fait allégorie d'une fuite de soi destinée à solder les comptes du passé. C'est la quête absurde d'un absolu qui ouvre sur le néant de l'existence qu'illustre ici le cinéaste, une quête qui devrait rester intime mais qui mène à une forme de suicide collectif ordonné par l'idéal égotique d'un gourou. Comme à l'habitude, l'éblouissant Song Kang-ho donne une puissance tragique à la mesure de la complexité et de l'ambiguïté de son personnage.

Cette foi de l'équipe en leur capitaine caractéristique de la solidarité d'hommes qui s'établit au sein d'une telle expédition explique cette incapacité à l'insoumission. Antarctic Journal  retrouve le souffle des grandes épopées d'aventures maritimes avec le climat de mutinerie que génère les natures tyranniques des "seuls maîtres après Dieu" tels que le capitaine du Bounty ou celui de Moby Dick. Le modèle glisse lentement vers son contraire : l'incarnation de la folie et du danger.

Pour ajouter à ce pessimisme, l'aveu final du tyran qui aurait voulu être arrêté contribue à l'absolue noirceur de la conclusion. Lui même précipité dans sa propre spirale, vers l'abîme, espérait
que l'un de ses hommes le retienne dans son élan fatal  : « j’avais peur et j’avais froid ». Les contraires s'y affrontent constamment et sous les dehors de la violence perce la fragilité, l’imperfection cachée sous le masque d'une dureté de glace.
Porté par une superbe partition de Kenji Kawai qui rappelle celle d'Avalon, Antarctic Journal mêle la tension au lyrisme de l'épopée existentielle.
Le blanc à perte de vue, les crevasses, les trous, les fissures, dans lesquelles sont happées les protagonistes semblent autant d’images de la fêlure et du vertige de notre nature - quand l'esprit se perd dans son immensité faute de se fixer des limites - d'un homme entre l'insignifiance et l'infini.



 

Posté par infernalia à 23:30 - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


01 février 2008

Toutes les couleurs du rêve

lizard11

Moins connu que ses mythiques La paura ou L'aldila, Lizard in a woman's skin est l'une des oeuvres majeures de Lucio Fulci et l'un des fleurons du cinéma de genre des années 70. Plongée dans un fascinant univers onirique psychédélique, Florinda Bolkan y découvre les méandres de sa personnalité.

Si Lucio Fulci tient principalement sa notoriété de ses films de zombies, malgré leurs indéniables qualités et leur poésie de la mort et de la corruption, ce ne sont pas forcément ses meilleurs. En effet, c'est surtout dans des oeuvres aussi passionnantes que le drame historique Beatrice Cenci ou le giallo tragique Don't torture a duckling que son génie éclate. En cela, Lizard in a woman's skin n'a pas usurpé sa réputation : d'une incroyable maitrise formelle, il est bien l'un de ses films les plus brillants, les plus singuliers de son auteur.

Résumons brièvement l'argument de départ : Carole, une jeune bourgeoise est hantée par la récurrence d'un rêve qui la met aux prises avec sa voisine aux moeurs dissolues, avec qui elle fait l'amour avant de la poignarder... Quelques jours plus tard, on apprend que cette dernière a été horriblement assassinée, selon le rituel même du rêve. Carole est immédiatement suspectée. Commence pour elle un long cauchemar dans lequel la réalité semble de plus en plus laisser place à la folie...

lizard7 lizard2
Des rêves entre psychédelique et psychanalyse

Alors, Giallo ou pas giallo ? Ne glosons pas sur le débat. Certes, le cheminement de l'intrigue, le climat de complot qui entraîne Carole dans un vertige paranoïaque s'apparente plus au whodunit agathachristique qu'au giallo ; d'ailleurs l'intrigue patine quelque peu dans sa dernière partie et le soufflé retombe sensiblement quand on se perd dans une tentative d'explication laborieuse, démonstrative et inutile... et ironique ; mais l'essentiel n'est pas là. Si Lizard in woman's skin ne procède en effet pas du dispositif classique du giallo avec ses morts violentes en séries, ses meurtriers aux gants noirs, son fétichisme de l'arme blanche et ses traumas divers, il n'en possède pas moins cet incontestable climat d'entre deux, de traversé du miroir et de confusion de la réalité du délire, sans oublier son inventaire psychanalytique de frustrations.

Lizard's in woman skin, surprend par sa forme bouillonnante établie autour de rêves totalement fous, malsains, peuplés de personnages grimés - qui présagent presque des futurs zombies de Fulci -  qui en épouse le cours désordonné, de couloirs interminables en chutes sans fin. Un grand lit carré rouge sang envahit l'écran pour y mettre en scène deux femmes qui s'enlacent avant de les perdre dans l'obscurité. Les perspectives s'y métamorphosent en permanence.

lizard lizard8
lizard9 lizard10
Confusion des perceptions : rêvé ou vécu, un lieu toujours écrasant pour une même sensation de cauchemar

Dans le rêve, la sexualité enfouie resurgit, et les pulsions réprimées se déchaînent et le carcan de la bonne éducation bourgeoise de la jeune femme de céder au trouble qui l'assaille : troublée par ce qu'elle entend et imagine des ébats orgiaques de sa voisine, elle laisse se libérer à satiété ses frustrations. On est en pleine illustration du refoulé freudien et du conflit entre le Surmoi et le Ça.  Lizard's in woman skin est une belle variation sur le thème du passage à l'acte, qui mime d'abord tout à fait sérieusement voire pédagogiquement (ce qui ne va pas sans susciter le sourire du spectateur) les théories psychanalytiques comme un formidable outil d'enquête, avant de s'en moquer ouvertement en les dégonflant comme une baudruche. A ce titre, avec ces individus manipulés qui tiennent lieu de personnages tout en étant assurés de tirer les ficelles (mention spéciale au bellâtre de mari joue par Jean Sorel, persuadé d'être un maître de l'adultère et du machiavélisme et qui se retrouve rapidement dépassé par les événements, ce qui n'est pas sans rappeler les excellents retournements de situation de L'Etrange vice de Mrs Wardh de Sergio Martino ), le développement de l'intrigue, l'enchaînement des révélations et de ses coups de théâtre en deviennent presque cocasses. Un peu à la manière de la collaboration Morissey/Warhol/Kier, on sent chez Fulci le désir sous-jacent d'égratigner les dessous d'une aristocratie décadente obsédée de prestige social et complice de tous les pouvoirs.

La musique de Morricone (et de Nicolaï, crédité comme souvent en tant que chef d'orchestre , mais dont on reconnaîtra facilement les sonorités dans certains morceaux) stridente et sensuelle, des notes de violons dissonantes aux voix féminines sucrées, souligne la schizophrénie de l'oeuvre tout autant qu'elle génère un climat de vertige et d'angoisse déstabilisant à souhait, pour un spectateur qui tatonne dans la brume des perceptions. Les séquences hallucinatoires orgiaques obéissent à une esthétique de "trip"  - qui n'est d'ailleurs pas sans rapeller les visions sous acide du film de Corman - et de libération sexuelle 70s qui plongent le film dans un climat de sensualité et de perversité tout à fait réjouissant. Les rêves psychédéliques dans lesquels dominent le rougeoyant et les couleurs primaires font glisser insensiblement vers une forme d'abstraction érotique faisant passer du charnel au géométrique? Aussi, perd-t-on pied dès la première séquence, au sens propre, puisque le sol se dérobe sous les nôtres.

lizard13 lizard12
L'agencement des plans et la perception des objets, intégralement soumis au regard de l'héroïne.

Lorsque les décors immenses, vieux hangar ou parc infini  semblent le fruit de l'imagination de l'héroïne, le "vrai" se fait plus onirique que le rêve. Miroir de l'illusion et réalité finissent par échanger leur place. Ce sont probablement dans ses extraordinaires séquences de traque et d'angoisse qu'opère le plus la virtuosité de Fulci quand nous finissons par nous identifier à l'héroïne au point de basculer avec elle. Il faut dire qu'entre sauvagerie et fragilité, Florinda Bolkan porte son statut de femme traquée piégée et victime à bouts de bras. Elle est littéralement surréelle. L'image suit constamment son regard et semble modeler les décors et les objets au gré de sa perception. Rappelant les futures oeuvres de De Palma, Fulci emploie le split screen, représentation du dédoublement de personnalité ou d'une sensation d'ubiquité.

Onirique, érotique, ironique, Lizard in woman's skin présente à tous points de vue la quintessence du cinéma de Fulci. Lizard's in woman skin est comme une brèche entrouverte : c'est avec délice que l'on y pénètre, sans modération.

lizard3
lizard5 lizard4
Le split screen  : illustration du dédoublement de la personnalité et du refoulé dans un milieu bourgeois

Posté par infernalia à 21:37 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1