Dans le magnifique Austeria, Jerzy Kawalerowicz fait passer le souffle de l’Histoire par la rêverie. Entre le réalisme et le fantasmatique, la réflexion sur le réel trouve sa signifiance dans la vigueur de la fiction. « 1914 : le premier jour de la guerre », prévient le carton à la fin du générique, témoignant de ce partage entre précision chronologique et valeur symbolique d’un jour emblématique dans lequel le début traduit et anticipe la fin inexorable.

L’argument d’Austeria est somme toute assez simple : nous suivons le parcours de quelques hommes et quelques femmes, jeunes et vieux, toutes castes confondues qui, apprenant la guerre et l’arrivée des cosaques fuient ensemble pour éviter les bombes avant d’être contraints de rebrousser chemin et de se réfugier à l’auberge du vieux Tag lors d’une nuit déterminante. Les personnages pittoresques, presque picaresques, de femme adultère, de mari sagement trompé, de jeunes amoureux fougueux, de comtesse ou de juif hassidique.. insufflent à l’ensemble un ton enlevé, ironique, à l’allure de conte yiddish et rappelle parfois l’univers de I.B.Singer. Vu au travers des histoires particulières, le drame collectif n’en prend que plus d’ampleur. A ce titre, dans sa scène d’ouverture, Kawalerowicz met en scène la fuite du groupe comme un véritable exode. Il part du microcosme, de l’anecdotique et du fictif pour atteindre l’universel. Quelques visages pour parler d’un peuple, un lieu symbolique pour évoquer le monde, magnifique vision de l’histoire regroupée autour de ce lieu métaphorique, au milieu de nulle part, d’où on entend siffler les balles, mais dont les volets semblent protéger les âmes : Austeria file la métaphore du déluge – le pogrom - auxquels tous veulent échapper ; cette arche de Tag leur sert de carapace, de protection de quelques heures, mais une fois sortis de ce cocon la destinée reprend ses droits.

Cet antre sert de transit entre la vie et la mort, le décor se théâtralisant à la manière de certaines pièces existentialistes comme Les mouches de Sartre et dans lesquelles l’ouverture sur l’extérieur suscite la peur du vide. Cette nuit dans l’attente de la mort se lit comme une nuit de jugement dernier, une nuit de condamnés. Plus rien ne sert de fuir. Le vieux Tag, tout à la fois sage et libre penseur, a raison. L’auberge se double d’une dimension presque irréelle, onirique, lieu de huit-clos étouffant (rester enfermés pour survivre) et protecteur (c’est ici qu’ils retrouvent l’apaisement pendant un temps). Une atmosphère d’entre-deux flotte, soulignée par la présence du corps de cette jeune fille morte emportée par une balle perdue et par des éclairages qui privilégie les heures entre chien et loup, entre nuit qui tombe et petit matin, comme si chacune des minutes qui passaient venait en souligner la valeur symbolique d’aube ou de crépuscule de l’existence. Dans cette faculté à restituer les teintes naturelles de l’intérieur (éclairages doux, couleur du bois…) comme de l’extérieur (verts de la campagne, chemins) et de capter la lisière du jour et de la nuit, la photo rappelle celle de La Clepsydre. Elle éclaire les visages de manière à saisir la beauté de leurs expressions, du rire à l’épouvante avec une prédilection pour l’innocence. Il suffit de la vision apocalyptique d’une charrette enflammée au petit matin pour qu’Austeria confine parfois au surréalisme.

Sérieux et moqueur, respectueux et iconoclaste, avec son art du mélange des tons et du contrepoint, le rire côtoie l’inexorable et dialogue avec le tragique en une interaction constante. Aussi certains moments prennent la forme de belles oxymores d’une drôlerie amère, telle cette démence des hassidiques qui ne parviennent pas à s’empêcher de chanter et danser quand ils sont seuls : une folie face au danger, moyen de contrer la peur de la mort, de conjurer la réalité par la force des rites. Le personnage du juif Tag se fait le porte parole de cette dualité : libre penseur qui philosophe tout haut et donne sa vision du monde, portée par une foi qu’il perd « Tu crois que je crois en dieu ? ça devient de plus difficile. Et plus ça m’est difficile, plus il me fait peur ». Amoureux du corps féminin et à la fois de la spiritualité judaïque et de l’idéal épicurien. Austeria aborde d’ailleurs très ironiquement la notion de péché de chair à travers un personnage de magnifique jeune femme tout à la fois pure et tentatrice, opposant une pureté de la nudité humaine, sensuelle, à la pureté soit disant divine incarnée par les juifs hassidiques (toujours troublés par une féminité qui déstabilise leurs prières), remettant ainsi en question la notion même de péché. Austeria baigne à ce titre dans un climat d’une grande sensualité naturelle, de liberté des sens, et d’ode au corps.

La peinture très minutieuse des traditions du peuple juif en fait transparaître la dichotomie, entre les différentes confessions et les rites qui leur sont conférés. Kawalerowicz souligne le conflit entre l’individuel et le religieux et semble affirmer la suprématie de l’humain sur toutes les croyances (et leur hypocrisie), la force des rapports naturels, originels, spontanés entre les gens comme si la religion séparait plus les hommes qu’elle ne les aidait. Le dialogue entre Tag et le prêtre chrétien abonderait dans cet éloge d’un humanisme qui contesterait la véritable utilité de la Foi. La religion n’est plus d’aucun recours. L’abominable s’accomplit, l’intrigue le rend irréductible, mais elle reste volontairement inachevée, métaphorique ou allusive, laissant le spectateur deviner l’ampleur du drame sans le représenter. Kawalerowicz, parvient génialement à maintenir cette atmosphère indécise et duale, entre l’ombre et la lumière, entre la farce et la tragédie, entre la fable et la fresque historique.