Avec Les Insectes en moi, Akino Kondoh  poursuit son journal intime onirique, explorant plus profondément le domaine du  rêve autobiographique tel qu’on avait déjà pu le savourer dans Eiko, déjà édité il y a quelques années  par Le Lézard Noir. Pourvu qu’on veuille bien s’y laisser glisser, l’expérience  est envoûtante. S’illustrant tout autant dans la peinture, la sculpture, le  manga ou l’animation, Kondoh impose un univers qui lui est propre, fait de  jeunes filles qui métamorphosent le quotidien pour s’en évader et le lisent, l’interprètent  en se le réappropriant de façon étrange par une intervention constante d’un jeu  de correspondances qui mettent tous les sens en éveil. La vue, l’ouïe,  l’odorat, le toucher s’appellent mutuellement et s’entremêlent pour stimuler  l’imaginaire et le sens créatif. Kondoh serait un peu le penchant manga de  Bruno Schultz, l’auteur des Boutiques de Cannelle et du sanatorium au  croque mort que Has adapta dans La Clepsydre. Schultz  lui aussi faisait du souvenir un matériau privilégié, partait de ses bribes  enfuies pour le cultiver, le remodeler et le recréer. Avec Kondoh il s’agit du  même voyage de divagation, de variation à partir de parcelles de mémoire, de  ces petites étincelles qui s’éteignent et que l’imagination tend à raviver.  Lorsque l’oubli avale les années, la narratrice combat l’amnésie en inventant  des éléments de sa vie soit de toute pièce, soit à partir d’un indice restant,  et avec le temps le faux se grave en elle comme une réalité : « il  est possible si on y pense d’ajouter des souvenirs à sa mémoire ». Ici ce  sont des rêves, des divagations de jeunes femmes en pleine puberté, avec leurs  préoccupations, l’évolution de leur corps et leurs solitudes, leur rapport au  monde et la manière qu’elles ont d’y appartenir. Les Insectes en moi ne  procède pas d’une narration linéaire mais d’un collage de perceptions dans  l’ordre où elles sont reçues, reliées les unes aux autres, à partir desquelles  Kondoh conçoit des trips visuels et spirituels dans lesquels se joignent le  passé et le présent au point d’engager un dialogue entre eux : « ceci  est un nouveau souvenir créé par le mélange de deux souvenirs ; dans trois  ans il aura encore évolué et se gravera en moi avec précision ». Il est  difficile de ranger Les insectes en moi dans une quelconque catégorie tant  la forme est mouvante, évoquant avec ses clairs obscurs, son invasion du blanc  ou du noir la gravure, l’Art plastique, un Art fantastique presque abstrait dans  lequel on plonge de façon enivrante. Kondoh accorde une grande importance au  mot poétique, à des phrases courtes, mélodieuses, harmonieuses qui vous  transportent comme des haïku, au point qu’on puisse qualifier Les insectes  en moi de poème graphique. Une fois le livre fermé, c’est à contre cœur que  vous revenez sur terre, hors de cet univers à la fois cotonneux et angoissé,  juvénile et charnel. Et comme elle, nous voulons croire à cette interaction, ce  dialogue possible de l’être et des choses inanimées. « Le jour où mes paupières  n’arrêtaient pas de trembler, la lampe a failli s’éteindre », est une  phrase que n’aurait pas reniée le Wong Kar Wai de Chunking Express.

Les éléments du drame sont désamorcés par le  rêve, à l’instar de cet instant où la jeune fille saute par la fenêtre de  l’immeuble et est rattrapée par un fil de couleur, la tragédie du suicide étant  rattrapée in extenso par la féérie, aspirée par les couleurs de l’enfance. Car  si l’héroïne ne cesse de rechercher dans cette évasion la légèreté et  l’élévation, cette attirance pour le rêve est symptomatique chez Kondoh d’une mélancolie  envahissante et de la nécessité de la sublimer, d’en faire par le vagabondage  mental une matière de création : « le jour où il m’est arrivé des choses  tristes, des voix s’élèvent de je ne sais où ». L’individu vit en accord  avec la terre et, fantôme, nature, éléments répondent en cœur aux petites  blessures quotidiennes. Kondoh à travers son écriture exprime comment naissent  les rêves, convoquant le cosmique en une interaction entre l’homme, l’univers  et les choses. « Je ne sais pas si c’est parce que je me suis coupée les  ongles à vif, mais la lune me semble plus grande que d’habitude »

Suivons donc la pensée de Kondoh ou de ses  doubles, naviguons avec elle de découvertes fabuleuses en découvertes fabuleuses.  Dans ce monde, les tiroirs de commodes et les motifs des chemises s’ouvrent sur  des univers infinis dans lesquels on vient se perdre. « Je m’envolais dans  le tiroir, agitant mes ailes de cristal ». Les boutons deviennent des  coccinelles…Ni le peigne plongeant dans le musée du sommeil des Frères Quays,  ni le Philémon de Fred passant sur les lettres-continents du mot « Océan  Atlantique » (Le premier A, le second T etc..) ne sont loin …, la totale  liberté et l’affranchissement des règles étant le mettre mot de l’inspiration  de ces auteurs. L’héroïne se voit à différents âges : « celle qui rit  là-bas c’est moi à 4 ans et là bas, moi à 10 ans qui me gifle quand j’avais 7  ans ». La courbe du temps est abolie pour matérialiser un gigantesque espace  visuel ou toutes les années s’entremêlent, où le passé vit encore par la grâce  du dessin.

Les insectes en moi d’Akino Kondoh publié par  Le Lézard Noir