cyborg

Loin de la noirceur d'Old Boy, I'm a cyborg but that's ok est un voyage poétique dans la folie de deux êtres, une fable désabusée qui prouve la capacité de Park Chan Wook à renouveler son art tout en conservant sa singularité. Nous sommes tous des robots ; apprenons un peu à nous humaniser.

La trilogie de la vengeance aura marqué les esprits au point de coller à Park Chan Wook l'étiquette réductrice d'un cinéaste de l'extrême violence et de la prétendue provocation, tel un avatar coréen de Tarantino, en méconnaissant son impitoyable cohérence métaphysique et politique. A moins de n'y voir qu'un simple pied de nez à ses détracteurs, les spectateurs qui attendaient de lui qu'il poursuive dans le même sillage risquent d'être tout autant déroutés que ceux qui, prenant pour argent comptant ses propos malicieux, présagaient une charmante friandise, une comédie sentimentale. S'il y a comédie, ce serait une comédie d'un nouveau genre, une sorte de "comédie poignante" qui ne laisse que peu de place au rire. En effet, c'est du côté du théâtre de l'absurde de Ionesco ou de Beckett qu'il faudrait se pencher avec cet asile de fous aux couleurs sucrées pour représentation du monde.

I'm a cyborg, but that's ok débute par la révélation de Cha Young-goon qui obtient un beau jour la certitude qu'elle est un robot. Internée, elle fait la connaissance de Park Il-sun, un jeune fou fasciné par l'aliénation des autres et qui ne cesse de les observer, de chercher à les comprendre pour les aider. Subjugué par Cha young-goon, il entreprend de plonger dans sa folie... Park Chan Wook continue de surprendre et d'induire en erreur et c'est une bonne nouvelle. I'm a cyborg, but that's ok marque clairement une transition, optant pour un univers délibérément pimpant qui rappelle celui du conte de fées. Cependant, dissimulées sous la gaieté, la légèreté, la folie douce et le délire visuel, ses obsessions subsistent. Si ce monde bariolé et lumineux semble être autant le négatif de l'enfer d'un Old Boy ou d'un Lady Vengeance c'est pour mieux y traiter ses thèmes de prédilection : aliénation sociale, traumatismes, perte d'identité, exploration des tréfonds de la conscience entre moi et surmoi.

Pour pouvoir apprécier pleinement toute la richesse de I'm a cyborg, but that's ok , il faudra s'y laisser glisser, s'en imprégner, délaisser les critères de la "normalité" et accepter les règles du jeu d’un film qui prend le parti de brouiller les repères, avec l’asile pour unité de lieu et la perception du fou pour langage. A l'instar de La science des rêves, sous ses dehors enfantins et son excentricité onirique I'm a cyborg but that's ok est une fable désabusée dans laquelle la folie devient la seule issue et le seul refuge qui préserve de la méchanceté collective (un peu comme Gondry faisait de l'imaginaire une échappatoire). Cette fuite, catégorique, implique le troc définitif du réel contre le fantasme et le rêve. Cette nouvelle perception engendre chez Park Chan Wook une poétisation de l'objet et de la réalité la plus concrète, créatrice de l'imaginaire le plus incongru : les héroïnes y posent des questions aux machines à café ; un casque en papier permet de transférer sa folie d'un être à un autre ; des chaussettes magiques permettent de s'envoler ; le dentier d'une grand-mère permet de communiquer avec elle ...

Park Chan Wook joue sur les phénomènes d'inversion, de retournement des perspectives et de paradoxe, les vues sur le monde extérieur étant soit fades, soit rouge sang pour certains flash backs, opposées à un asile psychiatrique aux couleurs sucrées, gaies, tout en arabesque. Dans celui-ci, les fous s'amusent, s'occupent, vivent comme des enfants entre des couloirs et une cantine analogues à ceux d'une école maternelle. Par un sens aigu du contrepoint, I'm a cyborg, but that's ok plonge la noirceur du propos dans la joie des couleurs. Car la tristesse profonde de l'oeuvre se travestit sous les apparence du bonheur, quand les ténèbres se parent de rose bonbon. La fusion du drame et de l'ironie démontre le simulacre universel. L'onirisme étant celui de la claustration, il n'est jamais libérateur.

Derrière la désinvolture de cette oeuvre rêveuse et décalée perce l'allégorie de la société coréenne voire de notre humanité et du monde lui-même, robotisés et sans âme. "Je ne sais toujours pas quelle est ma mission. Dans quel but m'a t'on fabriqué" affirme Cha Young-goon. Park Chan Wook, file la métaphore du robot pour mieux évoquer la dureté de la vie, l'incertitude face quant à son sens et le désarroi de la jeunesse. A ce titre, l'époustouflante séquence d'ouverture révèle d'emblée que nous serons confrontés à une parabole du monde : dans un univers à la Brazil, au sein d'une fabrique de radios, les ouvrières alignées devant leurs postes se soumettent à une voix féminine monocorde qui leur donne les instructions d'assemblage de composants électroniques; Si Cha Young-goon écoute attentivement et obéit aux ordres, c'est en appliquant soigneusement tous les branchements à son propre corps. Ainsi la biologie et la technologie, l'ouvrière, l'outillage et le produit fini ne font qu'un, dépassant la folie des Temps modernes de Chaplin. La prise de conscience de son utilisation mécanique transforme l'excès de lucidité en folie pure. La métaphore va même plus loin ; celle qui découvre sa condition doit être écartée du monde, enfermée par peur que la vérité n'éclate au grand jour. I'm a cyborg, but that's ok, présente une société qui dénie à l’individu le droit aux sentiments, comme le montre l'importance de ces fameux sept péchés capitaux que s'impose l'héroïne. "Je suis dans une situation ou être triste est interdit". POSITIVER : le maître mot de la civilisation "moderne". Derrière l'ironie, la critique est sans appel : déshumanisation, désincarnation, dépossession de soi. L'héroïne se meurt de sa différence, d'une compassion dans une société qui en est dépourvue, un altruisme vécu comme une culpabilité, dont elle essaie de se mutiler. "La compassion est le pire des sept péchés capitaux" est-il écrit dans le livre pour enfants qu'elle ne cesse de feuilleter, tout comme les "rêveries inutiles", "l'hésitation", "la gratitude", tout ce qui fait l'humanité de l'être. Partant, le Mal intérieur s'exorcise par le fantasme, mais un fantasme toujours violent : l'héroïne chasse sa douceur, sa compassion dans le rêve de tueries.

Park Chan Wook une fois de plus, en mettant en scène des êtres fragiles et inadaptés à un monde matérialiste et technicisé nous parle d'une collectivité qui étouffe tout individualité. Il met à jour par le biais du fantasme, les douleurs réelles d'un peuple obsédé par la culpabilité et irrémédiablement dépossédé de sa nature propre, contraint de se plier à des schémas occidentalisés. L'oppression qui le prive de son âme se masque derrière le règne victorieux de l'objet et la toute puissance du progrès. La folie devient alors un signe de subversion, de militantisme. A cet égard, le cinéaste oppose deux pathologies, la traditionnelle d'une grand mère qui se prend pour une souris et l'autre, moderne, celle d'une jeune fille qui se croit robot. Le symbole de ce changement de génération par le passage de la vraie souris à la souris d'ordinateur opère un raccourci saisissant quant au chemin qu'a pris le monde. I'm a cyborg, but that's ok illustre le traumatisme qui résulte de la dichotomie entre la progression de la technologie et les racines traditionnelles par le souvenir de la grand-mère internée puis disparue comme le "vieux monde", qui aimait le riz blanc et les radis, et connaissait peut-être "le sens de la vie". Les métaphores que génère cette condition de cyborg créent un langage codé dans lesquelles les phrases du monde courant prennent une signification "autre", souvent existentielle. L'héroïne se refusant à manger car ne considérant comme unique énergie que ses batteries à recharger, se décharge et s'octroie le droit de "partir", de quitter ce monde. Belle métaphore d'énergie perdue, d'une incapacité à nourrir son espoir dans un monde où tout est devenu froid et mécanique. Mais dépassé ce constat, l'homme doit se plier au réel, accepter sa condition humaine : "Mange. Tu es un cyborg, mais tu peux bien te porter".

"Pas de compassion", "pas de d'hésitation", "pas de pleurs" ; le cinéma de Park Chan Wook va totalement à l'encontre des préceptes sociaux énoncés par l'héroïne. En effet, malgré la violence inouïe d'Old Boy ou Sympathy for Lady Vengeance, le cinéaste n'a jamais dissimulé son sentimentalisme et son humanisme plaçant son cinéma au carrefour de la subversion agressive et du romantisme échevelé. Aussi, I'm a cyborg, but that's ok reste avant tout un magnifique film d'amour, entre fous, entre purs. Le jeune homme entre dans la folie de l'héroïne pour la guérir et la faire renaître. Il se met en quelque sorte au service de son abîme, de son irréalité, de ses fantasmes, en symbiose avec sa folie pour lui redonner goût à la vie et donner au robot la conscience de son humanité. "Nous devons continuer de vivre". Une fois la phrase prononcée, la beauté de la vie peut émerger. Park Il-sun, cet ange gardien, ange fou qui soigne les fous, nourrit autrui de ses propres fantasmes plutôt que de le détruire avec. Les différences s'additionnent sans se soustraire et les rendent capables de lutter à deux contre la fureur du monde - mais dans un autre monde. "Je suis un robot, mais ça va" : cette assertion pleine d'ironie qui donne son titre au film exprime cette prise de conscience de l'inanité de notre condition, mais la capacité à la dépasser par la force individuelle et la force du sentiment. Se crée alors un cocon privilégié, une petite bulle d'espoir préservé.

Dans I'm a cyborg, but that's ok, émergent des êtres d'exception aptes au sacrifice : leur faculté de s'adapter, d'harmoniser leurs natures, leurs conduites, leurs humeurs, de se guérir mutuellement de leurs blessures en se penchant sur celles de l'autre, n'est ce pas finalement, au delà de toute folie, l'une des définitions même de l'amour ?